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La caméra filme des champs charentais sous une douce lumière de fin de journée. Elle les filme à toute vitesse. Sans jamais avoir envie de prendre une courte pause dans ces champs. Sans jamais prendre le temps de les admirer, de les respirer ou de ne pas les aimer. Non, on n'a pas le temps. Il faut se dépêcher... Un film nous attend. Mammuth et sa vieille carcasse abîmée jusqu'à la chair nous attend, nous, modestes spectateurs du temps qui passe. Cette ouverture à toute allure nous subjugue. La vie, elle, ne nous subjugue pas, ou plus. On n'a pas le temps d'être subjugué. Il faut travailler, épargner, s'endetter, se marier, enfanter, licencier, divorcer, travailler... Mais surtout ne jamais s'arrêter pour regarder. Et comprendre.


Mammuth n'a pas le temps de s'arrêter. Il lui faut ses « papelards ». Ben oui quoi, « les papelards » c'est l'unique objet de sa quête. « Il me faut mes papelards! » gueule t-il à tout bout de champ. Serge Pilardosse a 60 ans. Le beau Serge (Gérard Depardieu), « géant à l'extérieur mais tout doux à l'intérieur », travaille depuis ses 16 ans. Il a multiplié les petits jobs le Serge, et puis il a terminé sa carrière dans l'équarrissage porcin. Pour son départ, ses collègues ont organisé un petit pot. On y offre à Serge un magnifique cadeau d'adieu : un puzzle. À la maison, Catherine sa compagne (Yolande Moreau) ironise sur ce présent à l'utilité douteuse. Elle aurait certainement préféré un écran plasma. Caissière dans une grande surface, Catherine râle souvent. Faut dire que le couple a du mal à joindre les deux bouts ces temps-ci. Avec deux crédits sur le dos et l'incertitude de son poste, Catherine le sait : « Il faut que l'argent rentre ». Serge ne veut pas être un de ces retraités qui fait ses courses à 9H00 du matin, regarde Derrick tous les après-midi et part en excursion entre retraités. Non, il n'est pas de ceux-là. Il rêve d'autre chose. Mais de quoi?


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Avec une retraite bien mérité, le visage bougon et le corps lasse, Serge n'a jamais eu le temps de penser à autre chose qu'à son travail. Aujourd'hui tout jeune retraité qu'il est, il doit retrouvé ses « papelards » manquants, ceux que lui réclame la caisse de retraite pour toucher sa pension complète. Serge doit repartir. Repartir sur les traces de son passé enfoui. Celui des petits boulots, des amours disparus et des embrouilles familiales. Hélas, il ne peut pas prendre la route en voiture, le pare-brise de la sienne est cassé et la réparation est bien trop chère. Alors, il faut débâcher la vieille moto qui hante le garage, un monstre à la figure de son conducteur. Surnommée Mammuth, elle aussi, elle sera la compagne de route de Serge. La compagne de ce road-trip totalement loufoque. La compagne de ce road-movie touchant et contestataire. Aussi drôle que douloureux, ce Mammuth n'est pas un film dont on sort indemne. Bien au contraire, on en sort complètement vaincu, mais heureux de le savoir enfin...


En plein débat sur les retraites, Mammuth débarque avec son lot de désillusions sur la vie et ses combats perdus. Alors que le système s'écroule, Mammuth, qui n'est sans doute pas une lumière mais un homme indéniablement tendre, réalise enfin ce que le système a fait de lui : une vieille carcasse abîmée et désillusionnée. À travers un genre très apprécié au cinéma, le road-movie, les deux compères insolents de Groland, Gustave Kerven et Benoît Delépine, continuent avec culot et grâce leur marque de fabrique : dénoncer&contester. Mammuth n'est pas un pamphlet violent contre tout un système, non, il se veut subtil de loufoqueries et jamais agressif. Avec sa petite caméra, il dessine juste ces quelques mots à chaque séquence : « Regardez ce que le système fait de nous ».

 

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Lors de ce long voyage semé de personnages truculents (une Anna Mouglalis en petite voleuse désirable, un Benoît Poelvoorde en collecteur de pièces sur la plage ou un Siné vachard en vigneron), Serge, sur son vieux tas de ferraille, se dévoile peu à peu aux spectateurs mais avant tout à lui-même. Cette redécouverte de soi, de ce que l'on a été et de ce que l'on est devenu, est magnifiquement capté par la caméra des deux grolandais. Bousculée au départ par la vie en pavillon, le train-train quotidien, la pression du système, elle se dégage peu à peu de ce carcan au fur et à mesure que Serge avance dans sa quête des « papelards », qui n'est au final qu'une quête de soi. Les plans s'élargissent tandis que le large visage de Serge respire à nouveau. Le principe même du road-movie est ainsi au centre de cette réalisation à la folie burlesque éperdument poétique : l'errance symbolise la liberté et ce retour absolu à ce que l'on est vraiment.


Dans une France ni d'en haut ni d'en bas, mais surtout très mal barré, Serge croise des visages aussi paumés que le siens. Il croise surtout le visage de la jeunesse perdue, celui de l'être aimé et disparu (dans un accident avec Mammuth). Ce visage fantomatique et divin est celui d'Isabelle Adjani. Jolie idée que de se faire retrouver ici deux piliers du cinéma français. Adjani, visage sans corps, aux yeux bleus transperçant, vient hanter Serge dans sa quête de soi, comme elle viendrait hanter son ami Depardieu avec une voix-off franche et têtue : « Reste toi-même. C'est eux les cons. Ils me font honte. Te laisses pas faire ». Alors Serge écoute sa bien-aimée, il reste lui-même (ou redevient lui-même) dans cette autre France qui se dessine à l'horizon. Une France que le cinéma français se plait rarement à mettre en scène. Sous prétexte peut-être qu'elle n'est ni glamour, ni bobo ou ni ghettoïsé. Dans cette France-là, on se retrouve dans un cimetière à la recherche des « papelards » avec un ancien collègue rassurant qui souligne que « 40% des retraités n'atteignent pas leur 65 ans ». Dans cette France-là, on dort dans des hôtels premiers prix où l'on chiale lorsque l'on téléphone à sa famille parce qu'il faut bien que « papa travaille pour payer des fri-frites à ses enfants ». Dans cette France-là, on ne boucle pas les fins de mois comme il faut, on se débat avec l'administration et la solidarité et  la dignité ne sont que de minces souvenirs d'un temps révolu. L'hyperréalisme du tableau est d'une tristesse éclatante et pourtant Gustave Kerven et Benoît Delépine réussissent, par leur scénario et leurs acteurs, à tirer de ce paysage des moments plein d'espoir et de joie de vivre.

 

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L'épopée de Serge est causée par un système, qui lui en demande encore et toujours un peu plus. Elle le conduit à des merveilleuses rencontres, des rencontres grolandesques, merveilleuses parce que lamentables, aussi lamentable que le personnage de Serge, looser aux cheveux longs, flirtant autant avec la brutalité que la tendresse. Un anti-héros qui n'est pas sans rappeler celui de The Wrestler avec le retour gagnant de Mickey Rourke. Ici le retour gagnant est celui de Serge qui sur sa bécane (et la musique pleine d'espoir de Gaëtan Roussel) fait figure de prolo attachant aux idéaux perdus à jamais en cours de route. Le retour gagnant est aussi celui d'un acteur : notre Gégé national. Serge c'est lui ou lui c'est c'est Serge. Peu importe. On y croit. Gégé aurait pu être Serge. Né dans l'Indre, dans une famille nombreuse, gueularde, prolétaire et ouvrière, notre Gégé national était destiné à devenir un Serge Pilardosse ou un petit voyou peut-être. Mais voilà Gégé a découvert les mots. Le théâtre classique et les planches. Les grands cinéastes et le box-office à la française. Oui, Gérard Depardieu aurait pu être Serge Pilardosse c'est certainement pourquoi il le joue à la perfection avec cette tendresse folle, sans aucune moquerie ou méchanceté. Il ne l'incarne pas, il le vit pleinement jusque dans sa chair. Depardieu est devenu un monstre sacré du cinéma français à force de travail comme Serge est devenu un monstre dans sa spécialité l'équarrissage porcin. Tous les deux sont des monstres de vie que la vie a égratigné à multiples reprises.


Si le spectateur est autant touché par ce bonhomme c'est parce qu'il est conscient de la valeur de ces deux hommes qui ne font qu'un. À chaque séquence, se répète dans nos têtes ce « il est énorme ce Gégé ». Mais ce n'est pas Depardieu qui est énorme, c'est Serge. C'est nous tous. Nous qui supportons le poids de la vie et de sa ritournelle toute tracée. On va à l'école, on travaille. On va au boulot, on travaille. On est au chômage, on travaille quand même pour retrouver du travail. Puis un jour la retraite apparaît. Elle nous attend là, bien sagement dans son coin après soixante ans de vie a avoir courbé l'échine. Elle voudrait être un soulagement mais n'est finalement qu'un combat perdu d'avance. Serge le sait, enfin. La quête  de soir terminée, quelques « papelards » en plus et une bécane en moins, Serge passe son bac de philosophie. Sujet : le travail. Dans une salle bondée d'adolescents, Serge écrit : « J'ai travaillé comme un damné pour oublier. Maintenant je peux vous dire que j'ai vécu le pire ». On quitte notre Gégé national sur ces quelques mots. Avec lui, nous quitte aussi ce désir enfoui de voir éclore un monde meilleur. Nous sommes vaincus comme Serge et les autres, tel est le constat lorsque Gégé quitte la salle de classe. Vaincus parce que ce soir-là, en quittant la salle obscure, Mammuth nous aura autant fait sourire que pleurer.



Bande Annonce Mammuth
Tag(s) : #Cinéma

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