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En ces temps obscures, il n'est pas désagréable d'ouvrir un livre éclairé par la poésie d'une liberté fulgurante. Une liberté fustigée, jugée dangereuse par certains et tristement inaccessible pour d'autres. Ce désir infini de liberté hante le récit magistral de Darina al-Joundi, baptisé : Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter. La première vie de ce roman a été celle d'une pièce de théâtre montée sur les planches du Festival d'Avignon en 2007. Véritable succès, il a fallu l'adapter en récit. Adapter « la vie roman » de Darina al-Joundi, sa vie insensée sur cette terre déraisonnable de beauté et d'horreur qu'est le Liban. Cette brillante et inconsciente exploration de soi et de sa culture bouleverse par son implacable élan de sincérité. Le tout mis en lumière par l'étincelante liberté enseignée par un seul homme : le père de Darina al-Joundi.

 

LeJourOuNinaSimoneLe Jour où Nina Simone a cessé de chanter, c'est le jour de la mort du père. Le père figure sacrée, le père pas comme les autres, l'homme journaliste et écrivain syrien vivant sur cette terre où on se déchira pour des questions de communautés. Ce père héros vole la vedette à la petite Darina dès les premiers mots de celle-ci au début du récit. Devant la dépouille de cet homme tant aimé, elle hurle : « Arrêtez ce Coran de malheur ! ». Le Coran, cet instrument de servitude, le père de Darina l'a combattu toute sa vie, aussi c'est avec une rage indicible que sa fille enlève la cassette du Coran pour la remplacer par le chant incandescent de Nina Simone et son « Save Me » lors de son enterrement. Dans une impulsion soudaine de désespoir, la jeune femme se renferme avec la dépouille de ce Surhomme pour se souvenir du passé et demander dans le vide en vain : qui va bien pouvoir la protéger maintenant contre ces monstres.

 

Nous, lecteurs occidentaux, avons une petite idée de qui sont « ces monstres » mais la verve endiablée de Darina éprouve le besoin primitif de dévoiler qui ils sont à sa manière. Pour cela, elle a besoin d'appuyer sur la touche « rewind » de sa mémoire. Revenir sur cette enfance heureuse et cette conscience émouvante de « ne pas être comme les autres ». Se souvenir de la passion barbare qu'avait son père pour les écarts. Se rappeler de sa curiosité avide d'enfant, son envie de mordre, de dévorer le monde et ses incompréhensions. « Dévorer la vie », comment faire autrement dans le Beyrouth des années 70 ? Beyrouth la belle où tout s'effondrait, les bâtiments comme les idéaux. Avant que le Liban s'enfonce dans la violence de la guerre civile, celle qui tolérait tous les excès, Darina a eu un sursis, celui de l'enfance joyeuse. « C'était une fête permanente » confie t-elle. Une fête sur laquelle elle pose ses mots bien à elle, sa rage enfantine, sa force contagieuse. Et de la force il en fallait pour les trois femmes de sa tribu : sa mère, sa sœur et elle. Toutes les trois sans-papiers dans le pays où elles étaient nées, dans ce pays où chacun n'existe que par sa communauté et sa confession. Elles n'en avaient aucune. Dépouillée de toute religion, de tout carcan moralisateur, la fillette rêve au rêve de son père : une liberté non-négociable ! Une liberté sexuelle, amoureuse, politique, sociale, religieuse. Une liberté pour contrer les esprits sclérosés de ce monde moderne prisonnier de son archaïsme.

 

Grâce au père, esprit libre, athée et provocateur divin, Darina grandit avec des désirs d'ivresse de soi-même, mais aussi des autres. Parce que sa vie est courte sur cette terre d'attentats et de haines, elle court après. À seulement 8 ans, Nina Simone chante « Feeling Good » et son père débouche une bouteille de Bordeaux sur ces quelques conseils : « Maintenant que tu es grande, tu dois commencer à goûter aux vrais plaisirs de la vie ». L'enfant boira, le grand-père râlera et le père héroïque répliquera : « Je n'en fais pas des putes, pépé. J'en fais des femmes libres ! ». Cette nuit d'ivresse sera la première expérience de liberté faite par Darina, la première d'une longue liste. Ce roman est le récit de cette liste, de cette liberté de tous les instants, insouciants, parfois hilarants, souvent violents. Des instants que la narratrice, grande fidèle à son âme de petite fille, livre avec enthousiasme. Frénétique, son témoignage est une leçon de morale, étrangement dépourvue de toute morale. La morale d'un père basée sous cette forme de refus constant d'un quelconque diktat : refus de l'esclavage du soutien-gorge, refus qu'une de ses filles « lève le cul en l'air pour la prière », refus de toute forme de soumission entravant le premier des droits : la liberté.

 

Dans chaque anecdote, la liberté éclate, bouleverse. Un cours de catéchisme et une nonne qui demande à cette enfant pourquoi elle aime tant le catéchisme et celle-ci qui répond dans un élan de rare sincérité : « Pour l'histoire de la pute, j'adore les histoires de pute » ! Tout le témoignage s'inscrit dans cet « élan de rare sincérité ». Son impudeur s'avère bouleversante, jamais choquante ou déplacée, toujours audacieuse et respectable. Ses frasques, ses nuits à faire le trottoir, ses grammes de coke consommés, ses amours décadents, ses cours de sexualité à ses camarades armées d'un concombre, ses divorces, sa nécessité de se faire la guerre à elle-même par peur de ne pas savoir vivre sans cette effervescence de haine, tout ce qui construit cette femme, aujourd'hui libre, chamboule les âmes sensibles. Car, par son récit intime se dessine la liberté universelle, la liberté de chacun et chacune au quatre coins d'un monde sans cesse en proie à l'assujettissement. Cette pierre précieuse, fragile et délicate, de notre Histoire commune qu'on se doit de défendre.

 

Son père, ce héros, la défendait et une fois que Nina Simone a cessé de chanté le jour de son départ vers des cieux libertins, plus personne ne pouvait la défendre. « La » défendre. La liberté ou Darina, ça s'équivaut. Darina est métaphore de cette liberté. Une liberté construite sur une éducation admirable, hélas trop rare dans le monde arabe. Mais le chant de Darina al-Joundi, n'accable pas seulement ces « monstres »-là, ils accablent tous les « monstres » qui s'acharnent à interdire. Ainsi son récit n'est pas le porte-drapeau d'une cause mais plus exactement un appel à la liberté, à la liberté de raconter l'insupportable, la liberté d'écouter l'ignominie, d'être réceptif à des histoires dérangeantes. Son récit errant sous les bombes, les morts et le sang de Beyrouth dérange autant qu'il séduit. Car cette fille-là est véritablement terrible. Malgré ses plaies, meurtrie par cette folie (in)humaine, elle demeure debout face aux montres qui lui accolaient jadis les étiquettes de « pute, droguée, lesbienne, athée » et accusaient son père d'immoralité. Son histoire, sur scène ou dans ces pages, est une victoire sur ces fous qui bâillonnent la femme chez elle mais aussi partout dans le monde.

 

Ils allaient l'étouffer, peut-être même la tuer, ou alors la faire rentrer dans le moule de cette figure traditionnaliste de la femme vulnérable, soumise, en proie sans cesse au sentiment de honte. Elle ne voulait de ce rôle-là. Elle désirait la liberté, les planches, les chants de Nina Simone et faire parler son père. Transmettre les paroles de ce père, et ce rire franc et sincère, qui disait : il est interdit d'interdire. Film d'une vie, Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter est avant tout le droit à la vie, la vie en toute liberté, tout simplement.

 

Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi (Babel)

 

Extrait de la pièce
Tag(s) : #Littérature

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