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Jadis les demoiselles écoutaient des textes d'amour déclamés avec passion par des grandes voix féminines. Aujourd'hui, les jeunes demoiselles écoutent des textes violents déclamés avec passion par des grosses voix masculines. Combien de fois maman frissonnait à entendre les "à base de popopopop" de Joey et de sa mâchoire d'acier? Combien de parents ont-ils tremblé face à l'inconscience de leurs gamins biens décidés à assister à un concert du Suprême? Combien de fois les deux lascars de Seine Saint Denis ont soulagé les rancœurs et les violences intérieures d'une jeunesse délaissée? Écouter du NTM c'est comme rugir de colère, hurler jusqu'à l'épuisement, tout donner avec passion pour relâcher la pression... Symbole de toute une génération, le rap de NTM va au-delà de l'odieux cliché sur la banlieue. Le Suprême c'est "le clou  du réel enfoncé dans nos oreilles".

"Et si t'as le pedigree, ça se reconnait au débit"
Envisager le rap autrement que par le stéréotype suprême d'une musique appartenant à une génération qui subit à la périphérie de la ville, voilà comment Joy Sorman signe son deuxième roman. Après Boys, Boys, Boys, un manifeste féministe au style provocateur, Joy Sorman livre un hymne à l'amour, une déclaration d'amour, un texte bien ciselé à l'honneur des Nique Ta Mère. Avec Du Bruit, mi-roman, mi-essai, mi-poème d'amour, l'ancienne professeur de philosophie conte l'expérience NTM, son expérience NTM. Le Suprême est descendu jusqu'à elle, comme Dieu descend aux siens. Son Dieu n'est autre que le fiévreux Joey. L'être, la voix, le corps, les mouvements, la rage du leader des NTM étant la source première de cette fascination de la jeune femme. "J'appartiens à la génération de ceux qui ont eu 20 ans avec NTM". La filiation est évidente entre la petite parisienne et les caïds du 93, ses mots sont déclamés avec passion et rage, se poursuivant dans des paragraphes sans fin, parfaitement rodés ils s'enchainent comme ceux de Proust, ils sont sans fin parce que passionnés par la matière, le sujet. Comme les mots de NTM, les mots de Joy Sorman sont d'une "matière bruyante, poisseuse, abrasive, qui colle au visage". NTM lui a enseigné le flow qui fait d'elle une auteure dans la digne lignée d'un style saganien, un mélange acide de provocation et de passion.

"Mais ils m'ont mis la fièvre, pendant des heures"
La fièvre NTM s'est emparée de l'auteure à l'âge où la musique est l'amie suprême, au même titre que la littérature ou le cinéma.  Grandir avec cette musique, et se demander une fois que l'on a grandi: qu'a t-elle fait de moi cette musique? Telle est la question de Sorman. A un âge fondateur, l'adolescence, le rap des NTM en a séduit plus d'un, en a marqué plus d'un. A coup de flashbacks, de souvenirs et d'émotions partagées, on découvre l'envers du décor du groupe qui fit trembler toute la France dans les années 90. Des récits similaires à ceux livrés par Joey Starr dans son autobiographie: la ligne 13, le breakdance, les embrouilles, les concerts improvisés, la mythique soirée à Mantes-La-Jolie, NTM sur les murs de la capitale, les chocs auditifs... NTM passionnant, NTM souvenir d'une époque, NTM comme "preuve que la jeunesse a bien eu lieu, c'est une bombe dont la déflagration n'a pas finit de nous faire trembler, c'est la modernité qui n'en finit pas, c'est la rumeur des villes et du béton". En allant au-delà d'un choc des textes, Sorman rappelle la similitude entre le rap et le rock où la consécration se fait sur scène, l'arme majeur étant le mic et non le stylo. Elle réussit  a faire de NTM, un objet de culte comme le fut les Beatles ou les Stones, elle traduit la rage des grands groupes, leur énergie sur scène, leur façon de se donner, le mouvement des corps sur cette musique envoûtante,comme si Joey Starr était un Mick Jagger de la modernité. "Du Bruit" réclame sans cesse l'auteure, NTM devient addiction, drogue apaisant les souffrances du monde moderne menée par "deux gamins hyperactifs et surdoués, des athlètes du phrasé". Quant à la violence, à la provocation des trois lettres insultantes taguées à la bombe noir sur les murs de la capitale, Joy Sorman n'y croit pas. NTM n'est pas violent, il est "soudé, en temps réel à la marche du monde". Accusé à tort d'incitation à la violence, NTM a trouvé son avocat à l'éloquence enragée et argumentée: "On accuse NTM d'incitation à la violence, on accuse NTM d'encourager la jeunesse à foutre le feu. Johnny a le droit d'allumer le feu et les Doors de Light my fire, mais pour les autres ceinture. Les poètes d'un côté, les vandales de l'autre". NTM mi-vandales, mi-poètes du béton groupe subversif qui fit trembler les ménagères de moins de 50 ans et l'État entier. Les clash sonores des NTM sont d'une justesse incroyable, "ils ont œuvré dans l'ombre" avant de tout exploser sur scène, le pouls saccadé et le regard vif, Joy Sorman se souvient. Et qu'il est bon de se souvenir pourquoi un jour on est tombé amoureuse de Joey Starr et de son rire machiavélique...

Du Bruit de Joy Sorman (Folio)

Tag(s) : #Littérature

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