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En 2006, des « indigènes » chantaient en coeur : « C'est nous les africains qui revenons de loin. Nous venons des colonies pour sauver la Patrie! ». Grâce à la volonté du cinéaste Rachid Bouchareb, Jamel Debbouze, Sami Bouajila et Roschdy Zem étaient venus exhumer une page occultée de l'Histoire de France sur le grand écran. Quatre ans plus tard, la même bande revient avec la même rage pour livrer un grand spectacle et une nouvelle leçon d'Histoire méconnue. Baptisé Hors-la-loi le nouveau film de Rachid Bouchareb lève le voile sur le conflit franco-algérien sous un angle très précis : la cause algérienne défendue par le FLN dans les années 50 sur le sol français. Retour sur une blessure bien française.

 

Au dernier Festival de Cannes, une polémique autour du dernier film de Rachid Bouchareb était née suite au discours du député UMP Lionnel Luca. On ne pourrait que conseiller aujourd'hui au député et aux siens de voir ce film et par la même occasion de réviser leur histoire de France. Ce qui, au passage, ne fait jamais de mal à quiconque. Hors-la-loi est loin d'être ce « brûlot anti-français » que certains avaient annoncés il y a quelques mois. Bien au contraire, avant d'être politique ce nouvel opus de Bouchareb sur l'histoire commune et passionnante de la France et de l'Algérie se veut fresque historique à grand spectacle au contenu politiquement nuancé.

 

D'entrée de jeu Rachid Bouchareb joue sur la maîtrise quasi-parfaite de son histoire. Il l'a fait débutée très logiquement par l'affront fait à une famille algérienne perdant ses terres sous le rectorat français en 1925. Le déracinement insupportable provoque de suite une forte empathie pour cet homme et ses enfants que l'on pousse hors de leur terre, celle où parents et enfants ont vu le jour. Inévitablement les enfants du pauvre homme deviendront, quelques années plus tard, ces fameux hors-la-loi du titre, eux qui n'ont jamais eu la loi de leur côté.

 

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Voir Hors-la-loi comme une apologie du FLN serait un sérieux et malencontreux contre-sens et un grand affront au cinéma de Bouchareb. Car ce que le réalisateur explore ce n'est pas la grandeur du mouvement mais chacun des travers de ses personnages. Le sujet n'est ni de glorifier, ni de les accuser mais saisir toute la complexité de leurs actes et de l'époque. La base même du film est l'explication des faits : la cause qui a amené les algériens à la lutte pour l'indépendance. Ainsi le cinéaste s'évertue à planter un décor de grande envergure qui sert au spectateur de repères dans le temps. La première scène de 1925 situait la blessure originelle de la famille, la seconde scène va quant à elle expliquer la blessure originelle de tout le pays et par conséquent de tout le conflit.

 

Images d'archives et de liesses dans le Paris de la victoire, l'histoire de Hors-la-loi débute là où celle d'Indigènes trouvait sa conclusion : le 8 mai 1945. Les souvenirs de la victoire en noir et blanc défilent mais très vite le retour à la couleur et au film va mener au nouvel affront fait au peuple algérien. Le 8 mai 1945 (date de la capitulation allemande) de l'autre côté de La Méditerranée, à Sétif très exactement, des algériens fêtent la victoire de la France. L'un d'eux déploie le drapeau algérien, ce qui est formellement interdit à l'époque. Le conflit est lancé sur ce simple geste : les français tirent sur les algériens et la Guerre d'Algérie débute dans le sang des massacres de Sétif. Hors-la-loi s'ouvre sur ce fait historique, sur une scène digne d'un cinéma américain à grand spectacle. Émotion et action s'entremêlent sur un premier quart d'heure insoutenable. Le reste du film le sera tout autant d'une toute autre manière.

 

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Depuis quelques années, la guerre d'Algérie s'ouvre enfin au grand public. En littérature avec le poignant roman de Laurent Mauvignier, Des Hommes, mais aussi au cinéma avec des oeuvres critiques à l'égard de l'Etat français tels que Mon Colonnel ou L'Ennemi intime. Là où Bouchareb innove et surpasse en ce sens tout ce qui a déjà été dit sur ce conflit honteux c'est par son choix de s'épancher sur le meneur de cette lutte pour l'indépendance : le FLN et son activité sur le sol français. Et le meilleur moyen de mener cette lutte est de la confier à ces acteurs fétiches qui ne sont autres que les enfants de l'indépendance algérienne : Jamel Debouzze, Sami Bouajila et Roschdy Zem autrement dit les Saïd, AbdelKader et Messaoud d'Indigènes.

 

Les trois hommes sont ici frères et échappent de justesse au drame de Sétif avec leur mère. Ils n'échapperont pas hélas à leur destin : lutter pour l'indépendance de leur pays. Cette indépendance se racontera à travers ces trois personnages que Bouchareb singularise dès le départ à travers trois scènes et trois dates importantes dans leur construction face au conflit. 1953 : Messaoud est fait prisonnier en Indochine. Derrière lui le message sonore des Viet défile : « Vous êtes des esclaves sacrifiés du colonisateur ! Brisez vos chaînes ! », il deviendra un militant de la lutte armée et éprouvera bien des scrupules à tuer de ses propres mains. 1954 : dans le tumulte algérien, Saïd tue l'homme qui a volé la terre de son père. Première preuve de l'importance qu'il accorde à sa famille, il deviendra pourtant le frère le plus individualiste de la bande, plus habité par un devoir de réussite qu'une fièvre politique. Refusant de devenir « esclave » à l'usine comme tous les autres, il entamera une petite carrière de mafieux dans le Pigalle des années 50. 1955 : Abdelkader est prisonnier à la prison de la Santé et assiste aux condamnations à mort des siens. Il est « emprisonné pour ses idées » comme le dit sa mère, il incarnera de ce fait le farouche partisan de la lutte armée et ne laissera aucune émotion transparaitre au fil de ses missions au sein du FLN. Dans la misère du bidonville de Nanterre en 1956, ces trois frères luttent à leur manière pour se faire une place en France (Saïd) ou pour reconquérir l'indépendance de sa terre (Abdelkader et Messaoud).


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Au-delà d'une fresque historique se dessine une attachante saga familiale emprunt de clins d'oeils cinématographiques de renoms. Quelques règlements de compte à la sauce Corleone : le meurtre insoutenable d'un ennemi du FLN membre du MNA (autre mouvement indépendantiste algérien). Une atmosphère noire inspirée des grands films de gangsters à la française des années 60 : comme dans un célèbre film du maître du genre Jean-Pierre Melville (L'Armée des ombres), on assassine le traitre qui trahit la cause. Cette violence filmique, habitée de multiples références cinématographiques, est loin de servir la cause du FLN, de la glorifier. Bien au contraire, elle échappe tout le temps à la conscience de ses protagonistes. Messaoud ne supporte plus ses mains qui tuent. Abdelkader se refuse à toute émotion car pour lui rien n'est plus important que la cause algérienne et le spectateur est témoin de cette douloureuse souffrance dans laquelle les frères sont faits prisonniers à jamais.

 

Le cinéaste ne pose aucunement un regard angélique sur ces hommes animés par une cause qui mène à la brutalité et à l'injustice. Il les montre avec du sang sur les mains, du sang français mais également du sang algérien car on tue aussi les traitres qui ne veulent pas participer à l'impôt pour l'indépendance. Il les montre avec cette perspective sans fin en tête : « Il faut que les algériens aient plus peur de nous que de la police française ». Leitmotiv du FLN qui conduira à l'inadmissible : la nuit noire du 17 octobre 1961 où la police française assassina des centaines d'algériens venus manifester dans la capitale pour l'indépendance. Chaque zone d'ombre du camp algérien comme du camp français est explorée sans relâche. Si les membres du FLN, comme Messaoud et Abdelkader, donnent leur vie pour combattre l'injustice jusqu'à se mettre eux-même dans des situations de bourreaux, la situation française est tout aussi malfaisante et même déshonorante. Elle éclate d'ailleurs dans une scène où Messaoud et Abdelkader enlèvent le commissaire Faivre en charge de traquer le FLN. Ancien colonel en Indochine de Messaoud, Faivre est aussi un ancien résistant qui « se bat pour la France comme en 1940 » chose à laquelle Abdelkader répond par un tranchant « il y a dix ans vous étiez dans le bon camps ». En une réplique, la situation se renverse et Bouchareb expose une piste déjà exposée dans le très bon roman de Laurent Mauvignier, Des Hommes : la lutte anticoloniale s'apparente à la résistance face au nazisme. Chacune est un combat à corps perdu contre l'injustice et la reconquête d'une terre.

 

Bouchareb a beau fauté sur quelques dialogues surplombants et sur cette volonté de faire un spectacle à l'américaine qui ne peut être en vérité celui d'un Scorsese ou d'un Coppola, son film a le mérite d'exister pour la réflexion qu'il soulève sur le FLN comme sur toute lutte armée de tout temps, pour raviver cette mémoire défaillante. La mémoire, cette chose précieuse qui se travaille sans cesse. Bouchareb, lui, l'a fait travailler avec précision et justesse de ton. Ainsi personne n'est oubliée dans cette histoire du FLN sur le sol français. En arrière fond, sur les modestes écrans de télévision, se font entendre les discours manichéens des journalistes de l'époque, mais aussi de certains politiques que l'Histoire n'a pas oublié tels un Maurice Papon alors Préfet de Police ou un François Mitterand à l'époque Ministre de l'Intérieur. Les porteurs de valises, les communistes aidant à la fabrication des faux-papiers, Bouchareb accorde une place à tous ces protagonistes, toutes ces pièces à conviction majeures qui ont fait de cette guerre de l'ombre, une page honteuse de l'Histoire de France.


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Même si cinématographiquement Hors-la-loi est loin de nos attentes, idéologiquement il est loin des attentes de ces profanateurs et pour cela il est une réussite. Comme pour Indigènes, Rachid Bouchareb maîtrise parfaitement son sujet et les montées d'adrénaline qui vont avec. Quant à ces acteurs, ils se perdent parfois dans leur « gangsterisation », mais ils crèvent l'écran chacun dans des styles bien différents. Ces types-là en veulent! Ils en veulent car à chaque plan c'est leur vie qui est en jeu, c'est leur histoire commune qui se joue. Celle de leurs parents et de leurs arrières grands-parents. L'histoire de leur terre. Les maladresses sont ainsi insignifiantes à côté de cette honorable volonté à étaler la complexité des faits, ce désir époustouflant à faire surgir les échos du passé pour mieux les connaître et de ce fait mieux saisir son présent. Notre présent commun. Sur un quai de métro dans la nuit froide du 17 octobre 1961, le spectateur laissera l'un de ces trois frères et ses autres frères algériens se faire rafler et tabasser par la police française et il se souviendra alors des paroles d'un des personnages d'un grand philosophe, fou amoureux de ces deux patries, l'Algérie et la France. Ce héros camusien disait : «J'ai compris qu'il ne suffisait pas de dénoncer l'injustice, il fallait donner sa vie pour la combattre». Une réplique sans cesse à méditer comme l'Histoire.

 

Bande-annonce Hors-la-loi :

 

Tag(s) : #Cinéma

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