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L'écran affiche « Prix exceptionnel du Jury au Festival de Cannes 2009 ». Les commentaires des jeunes filles assises non loin fusent. « On sait ce que ça veut dire un prix exceptionnel. Ça signifie que l'on ne va rien comprendre! » lâche l'une d'entre elle. Les rires qui suivent ces quelques mots, d'une perspicacité étonnante ma foi, font sourire. Mais malgré la vérité certaine du commentaire, les mots n'en demeurent pas moins insupportables et inappropriés dans une salle de cinéma. On s'apprête à assister au nouveau film d'Alain Resnais. Rien que ça. On sait d'avance que l'on ne va pas tout saisir au premier coup d'œil. Qu'il nous faudra observer les images et les mots, puis avoir une bonne dose d'introspection aussi pour les comprendre. On est chez Resnais et, sans faire de mauvais jeu de mots, on connait la chanson.


Inspiré d'un roman intitulé L'incident de Christian Gailly, le nouveau film d'Alain Resnais s'intitule Les Herbes Folles. Il suscite avant même sa découverte une série de questionnements rocambolesques. Un questionnement avant la projection : qui sont ces herbes folles qui envahissent la tête des deux protagonistes sur l'affiche magnifiquement surréaliste. Puis un questionnement après la projection : qui sont finalement ces mauvaises herbes qui envahissent nos trottoirs, nos jardins et nos vies, ces herbes folles que Resnais se plait tant à capter par le moindre mouvement de caméra. Après soixante ans passé au service du cinéma français, Alain Resnais n'a point perdu de sa complexité et de sa liberté poétique. À certains instants, et à certains plans, on a l'étrange impression que l'homme derrière sa caméra n'a pas prit une seule ride. Il est indéniablement resté ce jeune homme des années 60 qui cherchait avec ses amis des « Cahiers du Cinéma » à réinventer la parole et l'image cinématographiques. À 87 ans, la fougue des débuts est intacte. Ses Herbes Folles est un spectacle intrigant, délicieux pour les yeux et pour les idées. Car le cinéma de Resnais c'est aussi ça : divertir puis penser à tout puis à rien aussi, au cinéma et à la vie, à la réalité et à l'imagination... Un cinéma indéfinissable où la beauté n'a pas de mot juste une image pour symbole.


Les Herbes Folles est un histoire d'amour. Ou une comédie inquiétante. Cela peut être également un divertissement intelligent. Ou un drame. Le notre. Les herbes folles se ne sont pas seulement ces petites herbes qui viennent ternir nos trottoirs. C'est aussi ces pensées infernales qui viennent hanter nos esprits. Les tourmenter sans cesse jusqu'à en créer des conduites déraisonnables et inavouables. George Pallet (André Dussolier) a été victime de ses pensées insupportables. Un jour, il tombe sur un portefeuille volé. L'objet appartient à une certaine Marguerite Muir. De ce nom, de cette photo d'identité, de ces papiers, George Pallet, honnête père de famille, se fabrique une histoire, un délire, un fantasme absolu. Le délire ira loin. Marguerite Muir se sentant harcelé demandera à un policier peu ordinaire (fantastique Mathieu Amalric) d'intervenir. Mais la situation se renverse avec surprise : l'harceleur manque à l'harcelée. Ici débute, l'étrange histoire d'amour entre André Dussolier et Sabine Azéma, les fidèles de Resnais, irrésistibles en personnages invraisemblables. Derrière l'histoire d'amour loufoque et poétique serpentent les herbes folles et leur capacité indéniable à vous emporter en un regard, un geste, une banale situation. Tout est matière à « se faire des films » dans la vie. Dans un recoin de nos têtes, comme les héros de Resnais, les scénarios les plus absurdes se montent en l'espace d'un instant. Nos pensées courent et se répandent comme des herbes folles, insaisissables et indestructibles. Dans une séquence d'ouverture aux frontières de la perfection, Alain Resnais trouble nos pensées en nous posant face à nous même. Personne à l'écran. Juste les pieds divins de Marguerite Muir (Sabine Azéma) essayant multiples paires de chaussures dans un grand magasin parisien. La caméra esquisse des mouvements gracieux, expérimente ses possibilités et la verve unique d'Édouard Baer transporte le spectateur de l'autre côté de l'écran. Alors que sur l'écran, aucune tête connue ne se montre, sa voix singulière nous met en confiance et nous amuse. Le narrateur raconte, s'arrête de conter, puis reprend, se contredit, cherche ses mots. Délicieux instants qui rappelle avec agilité que nous sommes comme lui, à parler à nous-même, à nous écouter, à nous contre-dire, à parler dans nos petites têtes et laisser libre court à nos herbes folles.


Surréaliste sur certains points, le nouveau film d'Alain Resnais est une réussite visuelle, un plaisir pour les yeux et pour les amoureux du cinéma. Car finalement, il n'est question que de ça. Malgré une fin décevante ou plus exactement excessivement insensée et extravagante même pour les esprits les plus farfelus, Les Herbes Folles se révèlent comme un moment de cinéma fantastique. Un instant magique où le septième art se réapproprie sa fonction première : faire rêver. Avec un brin de réalité et de fantaisie, Resnais réalise un film de cinéma où, comme jadis, coincé dans un fauteuil rouge on s'évade l'espace de quelques plans. Film hommage aux films d'autrefois où le soir le héros va assister à un vieux film de la Paramount dans un typique cinéma de quartier parisien, où les six lettres féeriques du mot CINEMA éclairent les retrouvailles d'un couple improbable et où l'on s'embrasse sous les tambours battants de la Metro Goldwyn Mayer. Un film comme on en fait plus. Ou rarement.



 

Tag(s) : #Cinéma

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