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Naïvement, depuis plus d'un an, je développais une petite passion pour les reportages sur les métallos de Florange. Les voir à la télé, les hommes en orange, la rage au cœur, me rappelait le sublime roman d'un désastre industriel imaginaire écrit par Gérard Mordillat. Oui, les images de Florange ressemblaient étrangement à celles des  Vivants et les Morts. ArcelorMittal c'était la Kos, usine de fiction qu'un grand patron sorti de nulle part décidait de fermer un beau matin après s'en être mis plein les poches. Les ouvriers eux n'ayant plus rien dans les poches. Juste des crédits sur le dos et des familles à nourrir. Dans ce roman de 1000 pages, sorte de Germinal des années 2000, il était écrit :


« Vous savez aussi bien que moi que ce n'est pas de la fiction ce que je vous raconte là, c'est la réalité. Il n'y a pas un seul jour sans qu'on nous annonce un plan social à la radio ou à la télévision, c'est comme les attentats au Proche-Orient. Y'en a tellement qu'on devient indifférent. Y'a plus de réalité : 500 000 chômeurs, 400 morts, 40 ou 3 000, ça change quoi ? Demain il y en aura encore et encore. Alors moi je vous pose la question ? C'est quoi ce système qui permet aux dirigeants d'entreprise de s'offrir les bénéfices, de s'offrir des parachutes dorés alors qu'ils ruinent les usines ? Ils nous ruinent nous. Ils jouent avec nous. »


Oui, y'en a tellement qu'on devient indifférent comme dirait Rudy, héros de fiction acharné et charismatique, sorte d'Edouard Martin de papier. Sauf qu'un jour votre boulot de journaliste vous met devant la réalité brute. Fini de fantasmer la révolte d'un mouvement ouvrier qui changerait la donne ou d'aimer les métallos juste parce que leur lutte ressemble à celles d'un passé oublié, à un roman ou aux Mains d'Or de ce gauchiste de Nanar. La réalité ce sont des visages lasses, cernés, rageux parfois, voire désespérés. Des visages qui guettaient à deux pas de l’Élysée qu'un quelconque homme de gauche les accueille, le tout encerclé de CRS aux visages fermés. La réalité c'est ces quelques femmes qui les accompagnent et qui sacrifient un peu de leur temps pour des types qui ont donné toute leur vie à l'usine. La réalité c'est quelques gamins, grimpés sur un banc, aux slogans bien ciselés qui hurlent « Tous ensemble, tous ensemble » ou « Mittal enculé ». La réalité c'est un homme soi-disant de gauche qui, certainement ce jour-là derrière les carreaux de son palais, oubliait ses promesses de campagne. La réalité c'est sous un gouvernement de gauche les bombes lacrymo de l’État policier qui pleuvent sur des mecs qui veulent simplement sauvegarder leur emploi. La réalité quelques minutes plus tard, après avoir goûté à la bombe au goût paralysant, c'est des hommes à terre, des yeux et gorges qui brûlent, des crachats, quelques pleurs et un homme en sang contre un arbre. La réalité c'est Édouard Martin qui hurle aux CRS qu'ils viennent « de gazer des gens qui ont voté François Hollande ». La réalité c'est que des types comme ça on préférerait les paralyser pour que d'autres types puissent faire des bénéfices, s'offrir des parachutes dorés et ruinés quelques usines. La réalité c'est qu'elle est dégueulasse et qu'elle permet tranquillement au système de s'installer, de ruiner usines et hommes. La réalité c'est cette phrase de Mordillat qui hante toutes les pages desVivants et Les morts « Ceux qui se battent peuvent perdre. Ceux qui ne se battent plus ont déjà tout perdu ».

 

Cette bataille du dernier site d'acier de Lorraine est le sujet d'un beau film, actuellement diffusé sur Public Senat : Florange, l'acier trompé. Récit d'une réalité qui comme dans une fiction possède son lot de héros, de traîtres et de fantômes. Le héros en tête c'est le magnétique Edouard Martin, syndicaliste CFDT d'ArcelorMittal, devenu la figure même de la lutte. Toujours la clope et le combat aux lèvres, ce type-là comme d'autres a connu la fermeture de l'aciérie Gandrange (en 2008) et ne souhaite pas revivre un copié-collé de cette tragédie ouvrière.

 

Car ce film est bien le récit d'une nouvelle tragédie en plusieurs actes ponctués par des dessins, dans la lignée d'un Tardi égaré au temps de Germinal. Politiser, négocier, trahir, les actes se succèdent, les paroles avec mais jamais elles ne sont tenues. Car si la lutte des métallos est constante, les prises de bec entre syndicats avec, le discours politique lui se voit varier au fur et à mesure que les mois filent. Dans cette succession d'images, on ne saurait laquelle retenir tellement chaque mot ou regard fait sens. Edouard Martin expliquant entre rage et bienveillance que c'est « l'histoire du mouvement ouvrier » il faut une minorité qui se battent pour que les autres salariés suivent, quoi de plus normal vu la peur qu'ils éprouvent. Les petites phrases poignantes d'Antoine, métallo philosophe : « Avant le contre pouvoir c'était le peuple, maintenant ce sont les financiers ». Ou les cris et pleurs de joie des métallos dans leur local le soir du 6 mai pour la victoire de François Hollande auxquels succéderont, six mois plus tard, les larmes et la colère de voir ce gouvernement de gauche se résigner face aux décisions de Mittal.

 

Une poignante tragédie en directe ou plutôt une mort en directe quand Édouard Martin en larme parle de trahison et de « ceux » qui sont venus les sauver pour les assassiner ensuite. La tragédie comme la lutte ne sont pas terminées. Le feuilleton Florange n'a pas encore fixé la date de son dernier épisode. L'un d'eux pourrait être le vote d'une loi Florange. Une loi qui obligerait un industriel à céder une usine rentable qu’il souhaite fermer. La trace infime d'un combat immense et exemplaire.

 


Bande-annonce Florange, l'acier trompé
A voir sur Public Senat en VOD ou
Rediffusion le :
samedi 09/02/2013 à 22h00
dimanche 10/02/2013 à 18h00
lundi 11/02/2013 à 17h15

 

Tag(s) : #Actualités

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