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Dans la salle d'un tribunal parisien, bondée de curieux assoiffés de spectacle, la Cour juge le crime commis par Dominique Marceau. Une jeune fille dotée d'une beauté extrême, dont la principale faute n'est pas d'avoir tué son amant de six coups de feu mais d'être ce que la société nomme, hypocritement, une fille légère et éprise de liberté. Nous sommes alors en 1960, dans une France sclérosée par son conservatisme étriqué, le cinéaste Henri-Georges Clouzot s'empare, à sa manière, du mythe Bardot pour construire un film vérité sur une société étouffée par ses histoires de mœurs et ses principes nauséabonds.

 

LaVérité

La Vérité est l'histoire de Dominique Marceau (Brigitte Bardot), jeune fille moderne et tragique, prisonnière de l'univers familial, enclos sinistre et coincé. Un univers à la française. Lorsque la belle s'en échappe c'est pour vivre sa vie. Une vie parisienne sur la Rive gauche que l'adversaire, en robe noire, taxera de « milieu dissolu menant au crime ». Dominique n'a que 20 ans et des jambes pour danser, sortir, traîner, vivre sa vie en somme. Son truc à elle, ce n'est pas de travailler comme le commun des mortels, c'est d'écumer les bars, les boîtes, les rencontres. Qu'est-ce qui l'épate dans la vie? « Marlon Brando » répond t-elle d'un air désinvolte. Elle est le prototype même de cette jeunesse qui, après des années de privations, se libère enfin des chaînes du conformisme ambiant à la française. Fantasque, volage, indécente, un jour pourtant, elle fait entrer dans son lit un homme de plus. Un homme de trop. Celui qu'elle va aimer jusqu'à la mort. Gilbert Tellier (Sami Frey), au départ petit ami de sa soeur, s'éprend follement d'elle, de cette fille pas comme les autres qu'il regarde comme un animal observe sa proie. Sans s'en soucier, elle le trompera de temps en temps, travaillera peu et ira parfois même jusqu'à se prostituer. Une attitude intrigante et amusante dont Gilbert ne supportera point l'humiliation quotidienne. C'est ainsi qu'après avoir conquit sa proie, l'animal la laissera crever sur place. Lui, le type formidable, s'avère être au final d'une banalité médiocre, égoïste et ambitieux à l'image de la majorité des hommes qui assistent au procès. « Il l'a mis sous cloche » déclare violemment l'avocat de Dominique dans son plaidoyer. Et après avoir passé du bon temps avec la belle, avoir jalousé chaque homme qui l'approchait, il est parti regagner la sphère des êtres honorables aux caractères raisonnables. Dominique apprendra quelques mois plus tard que sa soeur est sur le point d'épouser, Gilbert, l'homme qu'elle n'a jamais cessé d'aimer. Dans espoir furtif, elle retrouvera Gilbert, son amant, lui déclarera sa flamme et aura pour méprisante réponse de sa part : « Tu es belle, égoïste, indécente. Tu es une putain. Je te remercie d'être ce que tu es ». Le lendemain matin après avoir fait renaitre une touche d'espoir en une nuit d'amour, Gilbert redeviendra le gentil petit soldat d'une morale hypocrite : « Le matin, on voit clair. Et ce matin, il me semble que je ne t'ai jamais aimé ». Le crime passionnel est en marche et plus rien ne peut l'arrêter surtout pas une société incapable d'aimer.

 

LaVérité2

« Ce qui importe c'est la vérité humaine » lâche l'avocat de la jeune fille  (Charles Vanel) à destination, non seulement de la Cour, mais aussi à l'égard de tout ce peuple dégueulasse de curiosité, de morale écœurante et de jugements illégitimes. La Vérité de Clouzot incarne finalement bien plus qu'un simple film, c'est le miroir d'une société composée de deux générations opposées, traduites à l'écran par la présence impeccable de deux générations d'acteurs grandioses du cinéma français, deux jeux distincts : les Samy Frey et Brigitte  Bardot incarnant la pré-Nouvelle Vague et les Charles Vanel et Paul Meurisse étant quant à eux, à cette époque déjà, des vieux de la vieille. Ces deux générations se dévoilent comme liées mais à jamais ennemies dans leur façon d'envisager et de concevoir la vie. La Vérité n'est pas le procès de cette fille que l'on juge facile, par facilité, mais le procès du monde qui s'oppose à elle et à sa façon de vivre. Ce monde qu'elle observe du haut de la rampe des accusés, cette masse infirme qui la regardent comme un gibier, un gibier dont les hommes voudraient abuser et dont les femmes désireraient voir le corps obscène grimper à l'échafaud. Brigitte Bardot trouve dans le personnage de Dominique Marceau le meilleur rôle de toute sa carrière. Parce que celle qui ose lire les scandaleux Mandarins de Simone de Beauvoir, exècre les grands principes et joue avec la vie n'est autre qu'elle. Celle-là même que l'on s'arrache, que l'on aime ou maudisse à tout va. Durant le tournage, la Bardot ira au plus près de son personnage, comme elle, elle tentera de se suicider. La fiction n'est jamais très loin de la réalité. Elle porte même en elle, cette vérité, parfois insoutenable, que la réalité n'ose admettre et tait le nom. Une mascarade telle est la vérité de ce monde, de ces autres, dont Dominique Marceau aura perpétuellement refuser de suivre le chemin tout tracé. Elle a tué l'homme qu'elle aimait, elle le sait. Crime passionnel, ou non, elle en souffre éperdument. Dans un ultime cri d'amour et d'hymne à la vie, elle livrera La vérité, celle que chacun refuse de voir : dans cette salle comble, dans cette société ridicule et immorale de tous ses mensonges, elle est la seule à avoir vécue et à avoir aimée.

 

 

Tag(s) : #Cinéma

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