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Les étals des librairies volent maintenant ses héros aux séries cultes du petit écran. Californication voit ainsi son Hank Moody adoré commettre quelques infidélités avec la douce littérature. Le célèbre God Hate Us All de l'écrivain le plus cynique et infiniment romantique du PAF devient réalité. Il n'est certes pas à la hauteur de sa légende, mais ravira sûrement les fans. Et, qui sait, pousseront peut-être certains d'entre eux à ouvrir d'autres pages de la noble littérature américaine.

 

Hank Moody. Profession ? Poète divinement maudit

 

God Hate Us AllNon, pour les addicts du petit écran et plus spécialement des séries de Showtime, vous ne rêvez pas. Vous avez bel et bien sous les yeux le chef-d’œuvre qui fit trembler l'Amérique : God Hate Us All. Un chef-d’œuvre signé Hank Moody. Une œuvre de fiction dans la fiction. Ce joli concept (très vendeur) a envahi les librairies françaises pour le plus grand plaisir des amateurs de Californication... Une petite leçon télévisuelle s'impose pour ceux qui n'aurait pas le privilège de côtoyer Mister Hank Moody. Cet écrivain adepte de la philosophie sex, drugs & rock'n'roll est le héros de Californication, série phare de Showtime (diffusée sur M6 quand celle-ci le veut bien). Hanky - pour les intimes - a débarqué sur les écrans en 2007. Originaire de New York, il a élu domicile à Los Angeles dans le quartier arty de Venice. Mais les anges n'ont jamais mis les pieds à LA. Là-bas, Hank, délicieux narrateur dégoûté de lui-même mais extrêmement sympathique, doit affronter la terrible épreuve de l'écriture : l'angoisse de la page blanche. Son dernier roman, encensé par la critique, est subtilement intitulé God Hate Us All (Dieu nous hait tous). Depuis ce best-seller : rien. En attendant d'affronter sa page blanche, Hank passe sa vie à jongler entre parties de jambes en l'air, diatribes divinement cyniques et doses de whisky. Toute page blanche à une origine. La sienne s'appelle Karen. Une déesse blonde rencontrée dix ans plus tôt au mythique Chelsea Hôtel (là où Sid et Nancy connurent une fin bien tragique). Aujourd'hui Karen, sa bien-aimée et accessoirement sa muse, a quitté le domicile conjugal pour les bras d'un certain Bill. Lassée des excès et du comportement auto-destructeur du poète maudit, elle s'en est allée avec leur fille Becca. Hank retrouvera t-il l'inspiration et sa famille par la même occasion? La suite au prochain épisode comme dirait les ricains.

 

Pour les fans d'une telle série, originale et borderline (selon les saisons), l'idée est plutôt alléchante de pouvoir découvrir en librairie les talents d'écrivain d'un héros dont on savoure à chaque épisode les aventures déraisonnables et les théories insolentes sur la vie. Bien que la démarche de retranscrire réellement une œuvre littéraire fictive issue d'une fiction apparaît comme légèrement troublante, elle n'empêche toutefois pas de se jeter sur la marchandise. Oui, car ce God Hate Us Alldans la langue de Molière est une marchandise savamment orchestrée par les studios. Un peu à la manière du fameuxBro Coded'un notre héros exceptionnel et « énormissime » du petit écran américain : Barney Stinson (How i Met your mother ).

 

C'est bien connu : quand on aime, on ne compte pas. Alors on se précipite fatalement sur ce qu'un éditeur un brin prétentieux – qui a tout compris au métier – qualifie de « bijou d'ironie littéraire». Très vite, la publicité mensongère est démasquée. Le bijou est inexistant, mais l'ironie littéraire made in Hank Moodyland est en pleine construction. Le personnage aussi. God Hate Us All est à mille lieues du Hank Moody serial baiseur, whisky addict et écrivain sarcastique que l'écran se plaît à dépeindre. Le roman jette l'ancre sur une période clé d'une vie. Cette étape fondamentale, douloureuse et par conséquent magique qui fait qu'un homme avance vers ce à quoi il aspire réellement. Dans le cas présent : écouter les Ramones. Monter le volume à fond. Baisser les vitres de la Buick. Filer sur l'autoroute à toute vitesse et respirer à plein poumons.

 

HankyMoody

Roman d'apprentissage

 

Conté par la voix singulière d'un homme à la lucidité désarmante, God Hate Us All  est le roman d'apprentissage d'une génération apathique. Celle de Hank Moody. Cette génération maussade a grandi en banlieue, là où les maisons s'alignent sagement, gentiment modelées les unes sur les autres. Là où des parents jouent le jeu d'une vie qui n'en est déjà plus une. Hank tente de fuir tous les faux-semblants de cette vie vécue par les générations précédentes. Son cheval de bataille ? La dénonciation de ces faux-semblants. Trop peu pour moi, semble t-il dire à chaque instant. Mais alors à quelle autre vie se destiner ? C'est toute la question posée par le roman. L'écriture révèle le parcours d'un jeune mec qui rêve de mieux ou, en tout cas de ne pas vivre dans les illusions de l' « american way of life », mais qui paraît incapable de mettre en pratique ses précieuses théories sur la vie.

 

Le passage à l'action : voilà ce qui anime le roman. Dans un éclair de lucidité ou de lassitude, Hank abandonne ses études et devient dealer plus ou moins malgré lui. Ses débuts dans les ruelles new-yorkaises à vendre de la came à des clients saugrenus valent le détour. La fâcheux tendance de Hank à s'attirer des problèmes démarre avec ce nouveau départ. Le jeune homme laisse derrière lui une mère aimante, un père insensible et une petite amie carrément cinglée pour courir se réfugier à la Mecque des « glandeurs ambitieux » : le Chelsea Hôtel. Il ne doit son entrée dans le lieu mythique qu'au mensonge – bientôt réalité – de Karen. Jolie poupée blonde, top model à ses heures perdues et accessoirement petite amie d'une rock star client assidu de Hank. Pour faire entrer Hank dans la cour des grands, elle le fait passer pour un jeune poète dans la galère. Elle ajoute même qu'il a un « style puissant et original, à la croisée entre Bukowski et Stevens».


Style puissant pas encore. Original complètement. God Hate Us All n'a le mérite que d'offrir un passé rocambolesque à un héros désabusé et infiniment touchant. Les diatribes hédonistes et pessimistes de l'écrivain de la série se font rares. Elles ont été reléguées au second plan. Le véritable enjeu de ce bouquin qui, dans la fiction est sensé avoir bousculé la littérature contemporaine américaine, est de justifier la naissance du Hank Moody qu'on estime tant. Comment ses mésaventures au Chelsea Hôtel en compagnie de sa future muse (il ne le sait pas encore) vont l'entraîner tout droit à la véritable case départ. Celle qui le mènera au rang prestigieux d'écrivain culte, façon Bukowski.

 

Ce Dieu nous hait tous raconte la naissance d'un mec qui se hait tellement qu'il en oublie que certains l'aiment profondément. Terriblement sarcastique, étonnamment optimiste et fatalement mémorable, ce Hank Moody dès débuts donne envie - au-delà de réécouter de bons vieux classiques du rock – d'appendre à mieux connaître encore le Hank Moody de Californication. Voir d'excuser ses sempiternelles bêtises. Pire. Ce Hank Moody donne envie d'en rencontrer d'autres. De réentendre cette petite voix singulière propre aux grands auteurs. Ceux capables par leur dépression nombriliste de faire surgir une œuvre visionnaire sur leur siècle dégénéré. Le coupable de décadence n'étant jamais le poète, mais son époque.

 

God Hate Us All de Hank Moody avec Jonathan Grotenstein (Editions Florent Massot)

Tag(s) : #Littérature

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