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Peut-être n'existe t-il pas de plus beau beau dans la langue française que celui-ci : la délicatesse. « C'est un beau mot » dit Nathalie, l'héroïne de David Foenkinos. C'est un si beau mot qu'il en fait un titre parfait. C'est un si beau mot qu'il nous éclaire soudainement comme jamais. Lire les (bons) mots de Foenkinos c'est un peu lire la vie, en y injectant une bonne dose d'humour et d'amour pour prouver combien elle vaut la peine d'être vécue malgré les coups durs et avec beaucoup de délicatesse.

 

LaDelicatesseLes coups durs, la vie elle adore ça. La littérature, quant à elle, a véritablement le béguin pour eux. Elle en a même fait son fond de commerce ! Peut-être qu'en pénétrant dans l'univers joliment délicat de David Foenkinos, on s'attend aussi à se prendre un coup dur dans notre petite âme de lecteur. Ça débute comme une chanson ringarde mais intemporelle. Un beau roman, une belle histoire, une romance d'aujourd'hui. Nathalie est belle comme le jour, irrésistible comme on aime une héroïne de papier. Ces trois livres préférés sont : Belle du Seigneur d'Albert Cohen, L'Amant de Duras et La Séparation de Dan Franck. Une petite liste littéraire insérée dans la narration qui laisse envisager la suite des événements : Nathalie va connaître les affres de la passion qui n'est pas éternelle, on y mettrait notre main à couper ! Touchée par Cupidon mais surtout par un jeune homme charmant prénommé François, Nathalie va voguer sur le petit nuage de l'amour. Un bon job, un joli pavillon et un mariage de 7 ans, Nathalie et François « déjouaient les pièges de la lassitude ». À cet instant, on se demande quand Foenkinos va réveiller sa douce héroïne avec un coup dur, le coup dur qui réveilla les mythiques amants d'Albert Cohen : la passion s'éteint. Mais l'auteur, véritable petit malin, piège son histoire comme la vie aime piéger les êtres qui l'habitent. Un coup de téléphone, et quelques secondes plus tard, la vie de Nathalie bascule. Elle s'était réveillée le matin-même femme, elle s'endormait ce soir-là petite fille : François est mort, renversé par une voiture. La vie ne prend pas de pincettes avec ses pions. Elle ignore la définition de la « délicatesse » mais par contre, elle sait mettre ses pions dans des situations « délicates ».

 

David Foenkinos, lui, a la maîtrise quasi-parfaite de la délicatesse, et étrangement, de la vie aussi. Son écriture vivace et digressive embobine le lecteur, le laisse partir avec lui dans cette charmante histoire, dans le subconscient de Nathalie et des êtres qu'elle croise. La Délicatesse possède un je-ne-sais-quoi de cinématographique, une maîtrise du cadre, des acteurs, des émotions, de la surprise permanente et attendrissante. La surprise d'un premier baiser par exemple. Une femme vit dans un monde arrêté depuis la mort de son mari, s'égare dans une réelle boulimie de travail, puis soudain un dossier 114 entre en jeu dans son bureau, et un homme avec. L'homme c'est Markus, un suédois discret et mal dans sa peau, affolé par la gent féminine et la déception qui va avec. Markus apporte un dossier à Nathalie, et elle gratifie ce collègue insignifiant d'un long baiser intense. Ce n'est pas une comédie romantique mais de la littérature. Ce n'est pas une guimauve à l'anglaise style Coup de Foudre à Notting Hill mais La Délicatesse de David Foenkinos. Ce n'est pas ça, mais ça fonctionne pareil. Devant cette page, cet instant imaginé, un sourire niais se dessine sur le visage du lecteur. Le même type de sourire que celui qu'on esquisse quand Julia Roberts embrasse pour la première fois Hugh Grant. Foenkinos pose enfin des mots sur ce geste incompréhensible qui part des neurones d'un être pour se répercuter sur les lèvres d'un autre : « Ce baiser c'était la manifestation d'une anarchie subite dans les neurones, ce qu'on pourrait appeler : un acte gratuit ».

 

La Délicatesse est à l'image de ce baiser surprenant. Un condensé d'émotions surgit du frôlement de lèvres entre deux probables futurs amoureux comme d'une page où l'on annonce la mort fracassante d'un des personnages principaux. Une succession d'actes gratuits comme seul la vie en fabrique. Fougueux, douloureux, bénéfiques, délicats, violents, tendres, Foenkinos jongle avec les comportements humains, les choses de la vie. Mais jamais, ô grand jamais, il n'oublie sa formule magique : un mélange habile de naïveté, d'amour/humour et de la tendresse bordel ! Dans ces pages, on glisse d'un personnage à l'autre avec plaisir, on accède à leurs pensées, leurs désirs les plus fous (Markus se décide à se battre pour Nathalie au moment où les socialistes se battent pour les primaires à la télévision, surréaliste !). Durant ces va et vient sur la vie et les êtres s'installe une tendresse infinie pour les échecs, les réussites, les baisers et les pleurs et la force surréaliste de l'écrivain à capter des détails, des sensations de dingue. D'ailleurs une question se pose : Foenkinos, quel est ton secret ?

 

Peut-être existe t-il une méthode Foenkinos. Car il existe un regard Foenkinos. Un regard à la Boris Vian : décalé. Un regard sur la vie et les êtres : attendri. Des regards par millier. Oui, l'auteur de La Délicatesse a dû observer un paquet de gens pour comprendre que la définition d'un mot pouvait rester à jamais en tête, qu'élaborer la liste des livres préférés d'un personne c'était comme lire cette personne, qu'un dialogue d'un film de Woody Allen pouvait marquer quiconque... David Foenkinos s'amuse à casser la narration avec de ravissantes digressions : recette d'un risotto aux asperges, un SMS, un court dialogue de film, l'analyse du Baiser de Klimt. Ces brèves anecdotes aussi rafraîchissantes qu'émouvantes s'insinuent dans nos vies. Aveugles que nous sommes, comme les héros de papier, nous les frôlons à peine et pourtant elles en disent long sur nous-même et l'histoire de nos vies.

 

La romance improbable de Nathalie et Markus est une romance à dévorer, comme ce genre de romance se dévore toute seule dans la vraie vie. De cet agréable instant volé qu'est la romance contée par La Délicatesse s'échappe des sentiments simples mais que la plume romanesque de Foenkinos transforme en sentiments éblouissants. Il enchante le quotidien de chaque instant en insufflant ce qui manque tragiquement à la réalité : un peu de naïveté et beaucoup de tendresse. Ce n'est pas pour rien si, à la fin du roman, on découvre la chanson préférée de l'héroïne : « L'Amour en fuite » d'Alain Souchon. La littérature de Foenkinos c'est ça finalement. C'est comme une chanson de Souchon : des jolies phrases où la vérité essentielle explose en toute simplicité. « On tourne la vie dans tous les sens pour savoir si l'existence a un sens » dit Souchon. Foenkinos tourne cette vie, pas avec une caméra, mais avec une plume exploratrice et malicieuse. Et comme à une chanson de Souchon, on reste suspendue à cette petite musique de la vie qui nous aide à connaître ses étrangetés, ses hasards, ses douleurs, ses bonheurs, ses coïncidences. Une petite musique qui dit : « On ne devrait jamais faire l'économie d'une douleur potentielle ».

 

La Délicatesse de David Foenkinos chez Gallimard (Folio)

Tag(s) : #Littérature

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