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virginia-woolf-une-chambre-a-soi« Et cette énorme littérature moderne de confessions et d'auto-analyses permet de déduire qu'écrire une œuvre géniale est presque toujours un exploit d'une prodigieuse difficulté. Tout semble s'opposer à ce que l’œuvre sorte entière et achevée du cerveau de l'écrivain. Les circonstances matérielles lui sont en général hostiles. Des chiens aboient, des gens viennent interrompre le travail : il faut gagner de l'argent, la santé s'altère. De plus, l'indifférence bien connue du monde aggrave ces difficultés et les rend plus pénibles. Le monde ne demande pas aux gens d'écrire des poèmes, des romans ou des histoires ; il n'a aucun besoin de ces choses. Peu lui importe que Flaubert trouve le mot juste ou que Carlyle vérifie scrupuleusement tel ou tel événement. Et, bien entendu, il ne paye point ce dont il n'a cure. C'est pourquoi l'écrivain, qu'il soit Keats, Flaubert ou Carlyle, est atteint de toutes les formes de déséquilibre et de découragement, et cela surtout pendant les années fécondes de la jeunesse. Une malédiction, un cri de douleur s'élève de leurs livres d'analyses et de confession. « Grands poètes morts dans la misère », tel est le refrain de leur chant. Si, en dépit de toutes ces difficultés, quelque chose naît, c'est miracle ; et sans doute aucun livre ne vient-il au jour aussi pur et aussi achevé qu'il fut conçu.

 

Mais les difficultés, pensai-je regardant les rayons vides, étaient infiniment plus terribles quand il s'agissait de femmes. Et tout d'abord il était hors de question qu'elles eussent une pièce personnelle, ne parlons pas d'une pièce tranquille ou à l'abri du bruit – à moins que leurs parents ne fussent exceptionnellement riches ou de grandes noblesse – et cela jusqu'au début du XIX e siècle. Puisque leur argent de poche, qui dépendait du bon vouloir de leur père ne suffisait qu'à leur permettre de s'habiller, elles étaient privées de ces douceurs qu'obtenaient même Keats ou Tennyson ou Caryle, tous trois pauvres cependant : petite excursion, petit voyage en France, logement séparé qui, même assez misérable, les mettait à l'abri des exigences et des tyrannies familiales. Les difficultés matérielles auxquelles les femmes se heurtaient étaient terribles ; mais bien pires étaient pour elles les difficultés immatérielles. L'indifférence du monde que Keats et Flaubert et d'autres hommes de génie ont trouvée dure à supporter était lorsqu’il s'agissait de femmes, non pas de l'indifférence, mais de l'hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu'il disait aux hommes : écrivez si vous voulez, je m'en moque... Le monde leur disait avec un éclat de rire : Ecrire ? Pourquoi écriviez-vous ? ... »

 

Une chambre à soi de Virginia Woolf (1929)

Tag(s) : #Littérature

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