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L'art est-il supérieur à tout et notamment à la chose politique ? Les auteurs n'ont pas fini de se poser la question. Collaboration de Ron Harwood, actuellement au Théâtre de la Madeleine, la pose en filigrane à travers la collaboration tristement célèbre de deux géants de la culture allemande : Richard Strauss (Michel Aumont) et Stéfan Zweig (Didier Sandre).


collaboration-theatre-de-la-madeleine.jpgÀ l'aube des années 30, avant l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, le compositeur Richard Strauss se trouve dans une situation désespérée : l'inspiration n'est plus au service de l'artiste. L'idée lui vient de faire appel à Stephan Zweig le plus couru des écrivains germanophones. Ensemble, ils vont créer « Le Femme silencieuse ». Ensemble, ils vont faire naître une amitié basée sur une admiration mutuelle pour l'intellect de l'autre. Ensemble ils vont connaître l'enfer du Reich. Quand l'un collaborera en acceptant le poste de président de la Chambre de Musique du Reich, l'autre décidera peu à peu d'abandonner son art et sa terre natale où le juif est l'ennemi juré Collaboration est le récit de cette belle amitié condamnée par l'abjecte politique du Reich.


Sur une décennie, Ron Harwood fait défiler les rencontres et séances de travail laborieuse entre ces deux passionnés qui ne se ressemblent pas. Dans ses paroles comme dans ses gestes, Zweig apparaît comme un être d'une extrême gentillesse, un homme à la sagesse rare, à la fragilité qui fait force. Son collaborateur brille par sa puissance verbale, sa gestuelle généreuse et ses caprices de génie. L'équilibre de ce binôme donne à voir deux sortes d'artistes : celui pour qui l'art est supérieur à la vie comme Strauss et celui qui ne peut accepter de travailler sous un régime contraire à son œuvre comme Zweig.


Si les premières scènes déclenchent rires et sourires dans la belle salle du théâtre de la Madeleine, notamment face à l'impeccable trio formé par Michel Aumont, Didier Sandre et Christiane Cohendy, interprète d'une Madame Strauss qui ne manque pas de culot, la suite est une lente désillusion, une terrifiante installation du mal.

 

La mise en scène qui indique avant chaque scène l'année de son déroulement coince un peu plus le spectateur dans sa propre peur de voir arriver la fin, connue de tous. Les sourires s'effacent donc au fur et à mesure que l'ignominie nazie se met en place par détail significatif d'un mal qui imprègne toutes les couches de la société.

 

La noble amitié prise dans les tourments de la grande Histoire ne pourra surmonter ses différents politiques. Strauss s'incline à sa manière face aux dirigeants du Reich. Zweig fuit loin de sa très chère terre européenne au Brésil. Là-bas, il rédigera une lettre d'adieu avant d'en finir avec la vie au côté de sa compagne. La lecture de cette lettre est l'un des instants les plus poignants de la pièce. Peut-être parce que le spectateur ne s'attendait pas à aller jusqu'à cette scène. La délicatesse de Didier Sandre offre toute la justesse nécessaire à cette scène tragique dans la pénombre d'une chambre de Pétropolis. La lettre dit la chose suivante :


« Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même.

Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.

Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »

 

L'un quittera la vie quand l'autre sera jugé pour avoir été du côté de ceux qui l’ôtèrent à des millions de personnes. Après la guerre, Strauss sera jugé dans le cadre d'un procès de dénazification. Scène tout aussi poignante que le suicide de Zweig où Michel Aumont pleure la colère de la perte d'un être cher. Ce frère ennemi pour sa patrie qui « l'a trahi », hurle t-il. Rideau. C'est ici qu'on abandonne nos deux héros dans un monde achevé par la barbarie nazie. Strauss justifiait naïvement ses actes à son ami Zweig par un spirituel « La politique passe, l'art demeure ». L'art n'a pas fini d'être politique nous dit cette émouvante pièce.

 

Collaboration au Théâtre de la Madeleine, du mardi au dimanche

Une pièce de Ronald Harwood
Texte français de Dominique Hollier
Mise en scène Georges Werler

Avec Michel Aumont, Didier Sandre, Christiane Cohendy, Stéphanie Pasquet...

Tag(s) : #Culture & the city

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