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Mapartdugateau3« Ma petite entreprise connait pas la crise » chantait le regretté Alain Bashung dans les années 90 prophétisant alors d'une certaine manière l'avenir de nos sociétés soumises aux aléas des marchés, en vérité soumises aux mains des hommes. Les hommes justement, le cinéaste Cédric Klapisch a une certaine passion pour eux, leur vie et leur dilemme. Depuis une vingtaine d'années maintenant, il s'épanche sur eux avec sa caméra, son œil innovateur et son ambition sociale. On dit souvent de Klapisch qu'il est un réalisateur « générationnel » : génération rebelle avec l'excellent Péril Jeune, génération bordélique au romantisme déluré avec les aventures de Xavier dans L'Auberge Espagnol et Les Poupées Russes, génération désespérée et angoissée avec la composition chorale de Paris. C'est tout naturellement que le Klapisch d'aujourd'hui se doit de s'intéresser à la génération précaire, en mal de (sur)vivre, celle-là même ravagée par la crise économique.

 

Avec Ma part du gâteau (un titre en forme de jolie métaphore sur ces richesses que l'on devrait partager) Klapisch compose une fresque sociale (très) ambivalente et (souvent) simpliste sur ce beau monde à la dérive. D'un côté, le peuple. Les nouveaux « damnés de la terre » habitent inévitablement le grand Nord : Dunkerque. Autrefois bastion de l'industrie, le Nord, dans la réalité, est aujourd'hui bastion du chômage et de la précarité. Au cinéma, il est bien plus : lieu de générosité extrême, chaleur humaine et toujours une bonne bière à partager ! C'est là-bas que Klapisch pose sa caméra et s'attarde sur le destin de France, incarnée par Karin Viard (vous remarquerez le prénom-symbole de l'héroïne !). France est mère de trois filles et surtout une ouvrière licenciée de l'entreprise à laquelle elle a consacré sa vie. À l'opposé de la France dites « d'en bas », la France d'en haut, celle qui, des cieux de la finance, s'en met plein les poches. Elle est représentée par un frenchy séduisant expatrié à Londres qui revient vivre à Paris pour faire fructifier sa carrière de trader. Lui c'est Steeve interprété par un Gilles Lellouche plus que charmant (vous noterez ici le prénom anglo-saxon pour mieux surfer sur la peur de la mondialisation). Steeve et son monde se trouvent à des années lumières de France et de son quotidien. Chez lui, tout s'achète, se consomme et se jette à la va-vite : l'amour, le sexe, les enfants, les actions, le fric et les entreprises aussi.

 

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Par un scénario plutôt habile, Klapisch joue sur les contrastes entre ces deux mondes grâce à un montage alterné juxtaposant la vie de France et celle de Steeve. Ce qui aurait pu servir son propos s'avère au final affligeant puisqu'il ne juxtapose en vérité pas deux vies mais deux stéréotypes de style de vie. Ne soyons pas de mauvaise foi à l'égard du cinéaste : tout n'est pas complètement faux dans cette élaboration de deux mondes radicalement opposés, ce qui nuit à son propos et le met sacrément en péril ce sont ces clichés utilisées et ces dialogues surplombés de morale qu'il aurait certainement pu éviter. Quand France mère célibataire, ouvrière licenciée, mais femme optimiste dit aux siens : « On n'a pas de dettes, pas de crédits, on va s'en sortir ! », Steeve le trader dit à certains de ses collègues un peu trop « humanistes » à son goût : « La réalité moi je l'emmerde, moi ce que je veux c'est ma part du gâteau ! ». Quand France emmène les siens en sortie le weekend c'est une ballade sur les bords de mer de Dunkerque et une vadrouille à une compétition de moto-cross, Steeve lui, pendant ce temps-là, pilote un petit avion privé pour emmèner sa nouvelle conquête en weekend à Venise. Ma Part du gâteau exprime une réalité tragique qui mérite sincèrement sa place dans le cinéma actuel, loin des traditionnels prises de becs entre couples bobo et autres maussaderies propre au cinéma français. Hélas, la réalité désirée par la caméra de Klapisch se perd dans un flot de clichés consternant, et le cliché restant un cliché, on finit par être lessivé par si peu de force de démonstration.

 

Survient enfin un sacré rebondissement, une idée saugrenue mais qui va relever le niveau : il provoque la rencontre (improbable) entre l'ouvrière et son bourreau (ah oui, au cas où vous n'auriez pas saisi la bande-annonce : Steeve a fait coulé la boite de France avec une bande de copains, pour pas un rond en plus, la chance !). France deviendra la bonne à tout faire de Steeve, autrement dit en langage courtois : la femme de ménage. Le film social bascule brusquement dans la comédie. C'est impeccablement joué par des interprètes de haute volée : Karin Viard repasse les chemises de Monsieur sur le médiocre « Les Rois du monde » (tiens donc encore une grosse ficelle !) et Gilles Lellouche joue les cyniques de réplique en réplique, au boulot comme à la maison. Tout ça vaut le détour. Mais à part ça ? Àpart ça, pas grand chose. Naturellement, le cynique capitaliste bourreau de travail va s'humaniser tout doucement au contact de cette ancienne ouvrière devenue femme de ménage pour survivre. Il lui apprendra brièvement comment jongler avec des millions depuis son ordinateur (scène d'initiation plutôt intéressante), elle lui apprendra la psychologie ô combien capricieuse de la gent féminine. Peu à peu, les deux ennemis (qui ignorent qu'ils sont ennemis dans les faits) se rapprochent fatalement, et Klapisch n'arrive pas à dépasser le programme facile de la comédie à l'américaine : ils se détestent, il se rapprochent et enfin ils s'aiment.

 

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Merveilleux, non ? Pas vraiment. La vie, cette affaire complexe, avait le don d'être parfaitement décrypter chez le Klapisch de l'aube des années 2000. Où est donc passé le bordel exquis de Xav' (Romain Duris, héros de L'Auberge Espagnole) ? Car la crise financière, sociale, économique, humaine d'aujourd'hui est de la même veine : un bordel, nettement moins exquis inévitablement. Un bordel qui a dû effrayer le cinéaste Klapisch, dont l'erreur ici a été de mettre en sourdine la rage des nouveaux « damnés de la terre » et la cruauté des puissants. La réalité est sacrément plus complexe qu'un conte où s'affrontent les gentils et les méchants dans un fond blanc ou noir. Certainement Klapisch le sait mais par peur du jugement, il a adoucit son propos et a préféré la légèreté, l'humour de certaines situations mais surtout la facilité insupportable d'une nuit entre la « roturière » et le « roi du monde » pour trouver de la médiocre consistance à son propos social. Le résultat est navrant, car ce cinéma-là, ce cinéaste-là, on l'aime comme lui certainement aime sa France, et on aurait préféré voir de lui le meilleur.

 

Pendant 1H30, Ma Part du gâteau fait le choix assumé de jouer sur l'émotion de cette rencontre impromptue entre ces deux êtres dans une société en décomposition. Ça sonne faux mais s'en n'est pas moins attendrissant. Les 15 derrière minutes s'échappent complètement de la comédie jusqu'ici voulu. Comme un ultime sursaut de vitalité, qui en dérangera plus d'un. Klapisch s'éloigne alors des naïvetés pesantes pour se réveiller directement les pieds dans le réel. Tout bascule ainsi dans une violence soudaine, incompréhensible et pourtant à la hauteur du propos. Une fin irrésolue exprimant enfin toute l'indignation, toute la colère et la rage nécessaires à l'égard de cette réalité qui maltraite le salarié de Dunkerque ou d'ailleurs, femme ou homme, le salarié qui se dévoue et qui, du jour au lendemain, perd toute sa dignité à cause d'un trader sans foi, ni loi. Cette fin brutale et obscure venge enfin les 1h30 de stéréotypes accablants. Et prouve surtout que Klapisch peut mieux faire. Tellement mieux.

 

Bande-annonce Ma Part du gâteau

Tag(s) : #Cinéma

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