Mémoires d'une jeune fille dérangée
Bon on ne va pas se leurrer. On a tous bavé sur
les « Come on baby, light my fire » de Jim Morrison, Jimmy pour les intimes. Salivé sur la folie du duo Keith&Mick. Fantasmé sur les prises de bec de John&Paul. Le rock
est un mythe. Le mythe est intouchable. Dur à atteindre, à reproduire, à imiter, on le sait. Pourtant c'est plus fort que nous. On continue à chercher quelques réminiscences de l'extase musicale,
quelques sensations de la rébellion, de la révolution avortée du mythe. Alors forcément, l'affiche, la bande-annonce, le titre (Bus Palladium) du premier long-métrage de Christopher
Thompson (fils de Danièle Thompson et petit-fils de Gérard
Oury) laissent envisager quelques furtives retrouvailles, quelques jolies sensations souvenir, souvenir d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Mais en deux ou trois riffs,
deux ou trois altercations des pseudos baby rockers, les moins de 20 ans comprennent vite que Bus Palladium n'a de mythique que le nom. Et si les filles tomberont sans aucun doute sous
le charme des deux acteurs principaux et les garçons se retrouveront sans souci dans la rivalité de ces deux-là, il ne se passera pas grand chose d'autres dans les esprits des spectateurs. Ah si,
j'oubliais, l'envie de réécouter un bon vieux rock...
Or ce n'est un secret pour personne, le rock trouve son apogée dans les années 60, au plus tard 70, mais certainement pas dans le ridicule des années 80. L'erreur fatale du réalisateur Christopher Thompson est d'avoir placé son propos dans cette période cruciale où le rock français n'a rien produit de mythique, lui qui arrivera, toutes décennies comprises, en deuxième position derrière les anglo-saxons. Lust, le groupe monté par Lucas, Manu, Philippe, Jacob et Mario fantasme pas mal sur le modèle anglo-saxon. Ça parle de John, Paul, Keith, Mick. Ça se coiffe comme Jim. Ça s'entoure de groupies écervelées, de vinyls rayés, d'un peu d'alcool et de peu de drogues. Ça joue les reconstitutions parfaites, tellement parfaites que ça manque d'émotions. En tête du groupe, au micro, il y a Manu. Sexy Manu interprété par le fougueux Arthur Dupont, qui joue à la perfection l'écorché vif. De l'autre côté, à la guitare, il y a le magnétique Lucas, inoubliable Magic Fingers dans Le Premier jour du reste de ma vie, le charismatique Marc-André Grondin. Les deux potes à la vie, à la mort, clones de Keith&Mick ou de John&Paul, à vous de voir, gâcheront inévitablement le groupe, mais sauveront plus au moins le film.

Dans son épopée furtive du succès, Lust collectionne les clichés. Les mâles du groupe sont tous dotés d'un sex-appeal affolant et ultra-stylisé. Le manager est inévitablement le petit moche du groupe mais un comique né, ce qui aide avec les filles. La productrice une ex-groupie sexy et tyrannique (méconnaissable Géraldine Pailhas). Et le fameux Bus Palladium, boîte mythique parisienne, une boutique so hype du tout Paris, repère de la « branchitude » et des bobos. Dans ce temple de la musique, perdue dans une foule de groupies, il y a inévitablement la jolie fille, mystérieuse et sexy, dingue de rock (et de rockers) venue chambouler le groupe ou plus exactement l'amitié à la vie, à la mort de Manu et Lucas. Laura (Elisa Sednaoui) gourmandise agaçante et insignifiante est clairement la Yoko Ono de Lust. Une fois la zizanie semée, Laura passée dans les lits des deux leaders, la fièvre Lust redescendra aussi vite qu'elle était montée. Tragédie éternelle du rock : divin mais éphémère.
Étrangement Bus Palladium prend de l'ampleur au moment où le groupe s'essouffle, où la caméra plutôt persuasive et esthétique de Christopher Thompson cessera de filmer ses propres fantasmes du rock et le charme juvénile de ses interprètes. Quand les mélodies exquises de Yarol Poupaud s'adoucissent. Quand la bande de beaux gosses cessent de jouer les belles gueules et s'extirpent de leur esthétisme pub. Bus Palladium sera plus consistant une fois qu'il se tournera vers l'amitié complexe des deux leaders, et non de leur passion commune. Au-delà de ses clichés lassants sur le rock, du look ultra-glam-crade (ultra-travaillé donc) de ses personnages, le premier film « du fils de et petit-fils de » dit quelque chose de la jeunesse et de son affreuse issue : l'heure du choix. Christopher Thompson n'a rien inventé, il a tout fantasmé, avec à la base du fantasme une once de vérité sur l'adolescent que nous avons tous été. Quelle fille n'a pas rêvé d'être une groupie. Quel mec n'a pas rêvé de jouer de la guitare comme les mythes du rock (anglo-saxon bien entendu !). Quelle amitié ne s'est pas vu brisée à cause d'un élément perturbateur au regard de braise. Bus Palladium est à l'image du rock actuel, il s'écoute, se regarde avec la certitude que rien n'arrivera jamais à la cheville du mythe. « Raté de peu » comme le chante (si bien) Arthur Dupont à la fin du film.
Bus Palladium bande-annonce