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Mon éditeur m’a conseillée de ne pas m’éloigner de Paris. L’Aston Martin en avait décidé autrement. Accroché à mon volant, le pied droit vissé sur l’accélérateur, j’oubliais les remontrances de celui à qui je devais ma soudaine gloire. Seule la puissance du bolide comptait à cet instant. La mort pouvait être au prochain virage, je n’en avais que faire. Ligne blanche continue. Platanes sagement alignés. Paysages muets. La campagne normande a défilé sous mes yeux au rythme de la signalétique. Des 90, 110, 130 je n’ai rien vu passer. Seuls les chiffres du compteur m’importaient. Je me suis penchée pour saisir le paquet de gitane dans la boite à gant. À peine le pare-brise quitté des yeux, les nuages gris se sont assombris. Une pluie battante typique de ce coin de l’Hexagone est venue s’abattre sur le capot noir. J’ai mis en marche les essuie-glaces. Ils n’ont servi à pas grand chose. Mon nez est venu se coller au plus près de la vitre pour les seconder. J’ai branché la radio. Elle diffusait cet air de jazz qui faisait un tabac dans les clubs de la rive gauche. Je me suis rappelé papa critiquant « cette musique de nègre » la première fois que je lui ai fait écouter. À l’heure actuelle, il devait certainement se demander où son charmant petit monstre de fille avait bien pu filer. Le morceau terminé, le moteur a vrombi de plus belle. Les pneus se sont crispés. Le côté droit de la voiture a frôlé plusieurs platanes. Les feuilles du manuscrit entreposées sur le siège passager se sont éparpillées au sol. Mes mains n’ont su raisonner le volant fou. Des soubresauts ont gagné mon corps. Ou était-ce cette machine du diable ? Mon Aston Martin a fini sa course dans un champ. J’ai réussi à distinguer le bruit des tiges de blé contre la tôle froissée. La musique a disparu. Quelqu’un l’avait-elle coupée ? Ma cigarette avec. L’avais-je finie avant de m’envoyer dans le décor ? J’ai humé l’herbe humide. Mais une autre odeur m’a gênée pour me destiner exclusivement à cette occupation. Peut-être du sang ou de la boue. Impossible à définir dans ce noir complet. Mes phares ont cessé de fonctionner dès que le bolide a quitté la départementale. À l’aveugle, j’ai tenté de m’extirper de la voiture. La poignée en acier n’avait que faire du peu de force qu’il me restait. Mon corps à la renverse dans cette carcasse de tôle renversée a commencé à s’impatienter. Des fourmis ont gagné ma tête. Puis mon corps. Elles grouillaient ou bourdonnaient comme des abeilles peut-être. J’ai vu des lumières vives arriver au loin. Des portes ont claqué violemment. Des voix ont surgi dans la nuit froide. « Ça n’a pas l’air chouette à voir ». « J’ai appelé les secours ». « Ils sont combien dans ce cercueil ? ». J’ai murmuré difficilement : « Une ». J’ai commencé à être gelée. J’ai fermé les yeux dans l’espoir de me réchauffer. Ils se sont rouverts sous la pression de cette fine aiguille qu’une femme en blanc m’injectait dans l’avant-bras droit. « Il va lui falloir une plus forte dose de Palfium 875 » a t-elle dit à une personne que je n’ai pas réussi à distinguer. Un néon agressif m’a dérangée dans mon mouvement. Mon unique perspective n’était autre le plafond du fourgon Peugeot. Mes paupières se sont battues pour rester ouvertes coûte que coûte. De nouveau sur la route, je me suis surpris à me laisser porter par la vitesse d’un autre. J’ai entendu les flacons de l’armoire à pharmacie s’entrechoquer à chaque passage à niveau, virages serrés et goudron abîmé. À l’extérieur, le temps n’a pas eu l’air de s’améliorer. Je me suis revue enfant allongée sur la banquette arrière de la Peugeot familiale. Le ciel bleu de la Normandie défilant à la vitre arrière. J’ai souri à cette pensée. La vitesse m’a bercée une nouvelle fois. Je l’ai toujours aimé. Peu m’importe sa finalité.

Tag(s) : #Chroniques de l'asphalte

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