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Dans l'imaginaire collectif, elle incarne la blonde suprême. Idole d'un jour, icône pour toujours, la belle qui voulait tant atteindre la perfection sur les plateaux de cinéma comme dans la vraie vie en a oublié de vivre tout simplement. Vivre pour elle. Pas pour les autres : les hommes, les réalisateurs et les studios. Starlette adulée des heures majestueuses du grand Hollywood, elle a réussi sa carrière de femme-actrice, femme-objet, femme-fantasme au détriment de sa véritable ambition : être heureuse. Elle c'est Norma Jeane Baker, plus connue sous le pulpeux nom de Marilyn Monroe. Les initiales sont chaleureuses et charmeuses. Une vraie création des studios des années 50. On ne naît pas star, on le devient. Marilyn sera devenue star par l'habile construction de son image et de son mythe. Un destin américain qui méritait bien un chef-d'œuvre de la littérature contemporaine. Ce chef-d'oeuvre est signé Joyce Carol Oates, écrivaine passionnée de son Amérique pleine de contradictions. Paru en 2000, l'oeuvre est réédité aujourd'hui chez Stock pour le plus grand bonheur des amateurs de la plume lucide de Joyce Carol Oates et des amoureux d'une certaine Norma Jeane Baker et non d'une Marilyn Monroe. Le chef-d'oeuvre s'intitule Blonde.

 

BlondeC'est un pavé de 1110 pages. Ou plutôt un rêve en noir et blanc. Ou serait-ce alors un cauchemar? Bon nombre de plumes se seront posées sur le mythe Monroe. Des enquêtes sur sa mort survenue le 3 août 1962. Des romans sur ses relations avec les Kennedy ou son psychiatre Ralph Greenson. Le mythe aura cessé de perdurer sur le grand écran pour faire battre les coeurs en littérature. N'était-elle pas faite pour cela en réalité : la noble littérature? Son destin n'était-il pas l'objet parfait pour la fiction?

 

Car Blonde est une oeuvre de fiction. « Il faut donc lire Blonde comme un roman et non comme une biographie de Marilyn Monroe » précise Joyce Carol Oates d'entrée de jeu. Sa Blonde n'est pas un document historique sur Marilyn Monroe mais une fiction sur Norma Jeane Baker. Cette jeune fille pour laquelle l'auteure a littéralement craqué. Un coup de foudre dû au hasard.

 

C'est en découvrant une photo de Norma Jeane Baker âgée de 17 ans que l'écrivaine eut cette envie irrépressible de (dé)construire le mythe. Un mythe entremêlant réussite et tragédie. À 17 ans Norma Jeane incarne le visage parfait de la petite américaine type, celle issue du prolétariat que rien ne prédestinait à devenir légende. Grâce et à cause d'Hollywood la petite Norma Jeane va se métamorphoser en star de cinéma. Elle va devenir le produit le plus abouti du grandiose Hollywood. C'est cette métamorphose passionnante que Joyce Carol Oates conte avec Blonde. Une métamorphose habitée par l'imagination transcendante de sa plume doublée d'une recherche consciencieuse des faits et de quelques bribes du journal intime où Norma Jeane écrivait des poèmes aux étranges allures d'appels au secours.

 

Récit dantesque au style haletant, on se cramponne à ces 1110 pages comme à une vérité dissimulée par les studios. Tout est vraisemblable et pourtant tout est presque faux comme dans un décor hollywoodien. Même si le doute s'installe à chaque mot, s'immisce à chaque page on finit par ne plus douter pour se laisser emporter par la fiction. On donne alors sa chance à une histoire bien américaine : partir de rien pour arriver à tout. Telle est l'histoire incroyable de Norma Jeane Baker : petite fille née de père inconnu et de mère malade mentale, envoyée à l'orphelinat, elle a multiplié les familles d'accueil et les relations houleuses avec sa mère, puis est devenue une jeune fille travailleuse et épouse parfaite à dix-sept ans  à peine pour terminer, à force d'ambition et de volonté, en star la plus prisée du tout Hollywood, la blonde platine la plus aimée de toute l'Amérique. C'est ce destin flamboyant que Joyce Carol Oates retrace et dans lequel elle injecte un soupçon de réalité. La réalité qui lui est chère. Celle de son Amérique honteuse et rêveuse. Des magouilles des studios, de l'Amérique des années 30 et de sa crise financière, de l'Amérique de l'après-guerre et de ses classes modestes, tout ce qui anime l'écrivaine depuis le début de sa carrière résonnent encore dans ce chef-d'oeuvre. Comme si la destinée de chaque être était lié au destin du monde. Un destin bousculé par une crise financière, une Seconde Guerre Mondiale et une Guerre Froide. Norma Jeane aura tout vécu.

 

Chef-d'oeuvre littéraire aux allures de chroniques féministes, Blonde démonte le film d'une vie passée sous les lumières crues de la Cité des Anges. Pour la première fois, Marilyn retrouve son statut de femme et raye celui qui l'a tant amoché, conduit à la mort même. Elle n'est plus femme-objet mais humaine. Elle n'est plus fantasme mais ouvrière dans une usine pendant la guerre, femme au foyer, puis mannequin et actrice qui prend des cours d'art dramatique. Derrière les formes avantageuses de la belle se cachait une pensée torturée, tiraillée entre ce qu'elle désirait être et ce que les studios voulaient qu'elle soit. « Marilyn n'a ni à comprendre, ni à penser. Il lui suffit d'être. Elle est sensationnelle, elle a du talent, et personne n'a envie d'entendre des conneries métaphysiques sortir de sa bouche » répète un producteur véreux agacé par la volonté constante d'apprendre de Marilyn. La charmante petite idiote de l'écran passait en réalité ses nuits à lire Schopenhauer, à vouloir comprendre le monde et ses enjeux. Elle avait entendu dire dès sa plus jeune enfance que « les filles ne sont pas assez fortes », qu'il faut se marier et avoir des enfants... Toutes ces bêtises que l'on raconte au quotidien aux filles pour qu'elles soient bien sages dans leur coin. « Sois belle et tais toi » semblait dire le monde à Norma Jeane. Elle était torturée par ces maux qui ne cessaient de la hanter : vouloir plaire tout en étant libre d'être ce qu'elle désirait être, c'est-à-dire autre chose qu'une blonde écervelée. Exploitée par les studios comme par les hommes, la Marilyn Monroe de Joyce Carol Oates est une héroïne seule contre tous que même l'amour ne sauvera jamais des griffes de ce monde féroce.

 

« On aurait dit qu'il y aurait que la caméra qui sache lui faire l'amour comme elle en avait besoin, et nous, nous étions des voyeurs hypnotisés » lâche un amant époustouflé face à sa prestation dans Niagara. Des voyeurs et coupables de cette vie loupée et gâchée voilà ce qu'ils étaient tous. Témoins ou acteurs de la vie de Norma Jeane Baker, qu'ils ont laissé crevé à petit feu dans son coin. À force d'être réduite à ce fantasme des « hommes préfèrent les blondes », les hommes de sa vie, salauds ou gentleman rencontrés au hasard dans le tourbillon hollywoodien, les Marlon Brando, Robert Mitchum, Cass Chaplin, Arthur Miller, Laurence Olivier ou ce satané John Fitzgerald Kennedy, ont fini par la tuer. Ils l'ont mal comprise. Tout le monde l'a mal comprise cette petite fille innocente dont le père rêvé était un certain Clark Gable. C'est de cette petite fille incomprise en perpétuel mal d'amour et de reconnaissance dont parle Joyce Carol Oates dans Blonde. Elle en parle comme personne auparavant. Peut-être doit elle cette qualité à son statut de femme ou alors au fait qu'elle en parle près d'un demi-siècle plus tard. Peu importe, son antibiographie demeure intemporelle. Elle peut se conjuguer à tout les temps. Elle passera à travers les temps. Elle est à la fois unique et tristement universelle.

 

Tragédie américaine, Blonde débute et se clôture sur la mort enchantée de cette chouette fille que tout le monde aurait pu aimer si seulement le monde était moins cruel. Joyce Carol Oates a tout inventé, mélangé et pourtant dans la tête du lecteur c'est la vérité qui éclate au grand jour. La vérité qui s'étend sur 1110 pages. Une vérité romancée certes, mais dans laquelle dans l'ombre du 12305 Fifth Helena Drive de Brentwood un soir d'août 1962, on aperçoit une silhouette aux courbes connues dont les mots sonnent juste : la Mort sonne à la porte de Norma Jeane et en voyant son nom sur cette livraison express, ce cadeau du ciel, elle ria et signa sans hésiter. Ce simple geste, c'était tout elle. Ce soir-là c'est la délivrance qui sonne à sa porte, celle qu'elle avait compris auprès des lectures de Schopenhauer : « Celui qui se donne la mort voudrait vivre. Il n'est mécontent que des conditions dans lesquelles la vie lui est échue ». Avec ce chef d'oeuvre absolu, Joyce Carol Oates libère une seconde fois Norma Jeane de Marilyn Monroe. Et de cette splendide et émouvante libération, on la remercie.


Blonde de Joyce Carol Oates (Stock)

Tag(s) : #Littérature

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