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Certains disques collent à l'air du temps. Le temps, ce salaud, n'a pas tellement évolué. Depuis toujours, il a vu de bien belles personnes le commenter, le pousser à la réflexion et au changement. L'une d'entre elles se prénommait Jacques Prévert et de tout temps, les instituteurs enseignent les célèbres paroles du poète aux écoliers. Pas ses paroles engagées naturellement. Non ses paroles amusantes et déconcertantes la plupart du temps. L'école est elle-même un peu cancre parfois. Que craint-elle en refusant d'enseigner les vers engagés du poète ? L'école de la République est certainement effrayée à l'idée que ces chers bambins sachent faire preuve d'intelligence et comprennent l'incompréhensible : le soleil ne brille pas pour tout le monde, les minots.

LeSoleilBrilleLe soleil brille pour tout le monde ? La question s'affiche sur un fond rouge. Rouge au cœur, Prévert l'était depuis son plus jeune âge. Il n'aura jamais sa carte au parti de la faucille et du marteau. Pourtant il avait en commun avec lui un idéal : voir un jour enfin le soleil briller pour tout le monde, pour ce peuple, ces plus faibles et ces opprimés. Aussi le poète espérait, tôt ou tard, réveiller tout ce petit monde à travers ses poèmes aux tournures faciles et au fond engagé. Hélas, le peuple sommeille encore, il dort sur ses tendres lauriers. C'est le triste constat fait à l'écoute de ses mots longtemps ignorés d'un Prévert insoumis mit en lumière par Le Soleil brille pour tout le monde ? Aujourd'hui le poète reprend vie sous la voix éloquente de Frédéric Nevchehirlian. Les poèmes sont devenus chansons entêtantes et amusantes parfois, toujours efficaces pour attraper au vol la cruauté d'un monde où certains vivent pendant que d'autres survivent. Ce monde ancestral se dévoile par des poèmes méconnus par la foule de l'époque. Elle connaissait mal le Prévert insoumis, révolté. La foule d'aujourd'hui se devait de faire sa connaissance...

 

L'air du temps qui déchante

 

C'est un Prévert politique épris de verve sociale que Frédéric Nevchehirlian a choisi d'explorer à travers un disque fort. À l'origine de ce projet il y a un documentaire de Camille Clavel Prévert, Paroles d'un insoumis. Nous sommes en 2008 et Frédéric Nevchehirlian met en musique pour l'occasion un des poèmes politiques du poète paru dans son recueil le plus célèbre Paroles ( Le Soleil brille pour tout le monde ?). Conquise, la petite-fille de Jacques Prévert, Eugénie Bachelot-Prévert, propose à l'artiste marseillais de poursuivre ce travail autour de son grand-père. Elle lui ouvre alors tout un pan bien gardé de la vie de Prévert. Dans les mains de Frédéric Nevchehirlian, un trésor : des textes engagés inconnus et des lettres inédites. Le challenge est grand : se réapproprier les paroles du grand Jacques, mettre en musique des textes jamais orchestrés et teinter ce tour de chant inouï de l'air du temps. Un temps qui déchante...

 

Le Soleil brille pour tout le monde ? débute sa complainte et on peine à croire que les textes regroupés par Nevchehirlian ici datent des années 30. Une étrange sensation nous traverse alors l'esprit : y-a t-il un disque qui colle aussi bien à l'instant ? L'instant est celui de la crise, d'une bourse en chute libre, d'un peuple esclave des plus grands oubliant au détour des événements sa capacité à se révolter. Mais Nevchehirlian est là, prêt à rappeler ce bon vieux temps où un artiste n'était pas raillé quand il choisissait de s'engager par la force du mot. Nevchehirlian est là, il utilise les vers de Prévert comme des coups de poing, inspire au texte initial un panache nouveau et infiniment nécessaire, une bonne intention comme il n'est plus permis d'en faire.

 

Dans ces 12 poèmes devenus mélodies profondes pour l'occasion, c'est l'Histoire d'une certaine France qui s'expose. Celle des travailleurs. Celle des sacrifiés de tout temps. Cette France défile au son du superbe « Marche ou Crève », hymne du Groupe Octobre, groupe de théâtre ouvrier créée en référence à la révolution soviétique de 1917. Prévert y parle de ces travailleurs qui « le ventre creux, les pieds en sang » sont tous frères. Ce texte seul en dit long sur la pensée du poète. Farouche pacifiste, Jacques Prévert a cherché tout au long de son œuvre prolifique - il était tour à tour poète, scénariste, parolier - à rendre accessible sa poésie sociale et politique à tous. Il n'y a qu'à jeter un œil aux titres de ces ritournelles retrouvées pour contempler ce désir de transparence, d'accessibilité de la part du poète. Là où bon nombre d'intellectuels ont nourri leurs œuvres bien pensantes à l'égard du peuple à grands coups de nobles préceptes inintelligibles pour ce peuple, Prévert a opté, lui, pour une simplicité astucieuse, prompte à réveiller aussitôt les consciences. Au fil de ses textes se forge une formidable conscience, une effarante révélation : ce qui fut écrit en 1936 pourrait l'être en 2011.

 

Le rock sombre de Nevchehirlian libère les vers engagés de Prévert

 

Nevchehirlian s'approprie les vers libres d'hier pour les libérer des consciences d'aujourd'hui. La révolte sommeille en nous et ces textes orageux ordonnent son réveil immédiat. Oui, Le Soleil brille pour tout le monde ? réveille les consciences politiques grâce à cette colère saine qui sonne dans ses arrangements réfléchis. L'orchestration s'enchaîne au texte, elle lui colle à la peau, sait se concevoir entêtante quand il le demande (le charmant « Attendez-moi sous l'orme »), tristement monotone quand la guerre sépare les amants (la touchante « Lettre à Janine »), accablée quand les mots de Prévert évoquent la douleur de ces travailleurs qui « crèvent d'ennui » à longueur de semaine (le magnifique « Le Soleil brille pour tout le monde »). Puis la musique cède parfois sa place à cette parole sacrée et disparaît au profit de la voix impressionnante du slammeur Nevchehirlian, notamment sur « Familiale » bouleversant réquisitoire contre la guerre aux airs de comptines enfantines. L'artiste marseillais est un homme-orchestre, jouant avec savoir faire au musicien-chanteur-slammeur, triple rôle évitant la répétition d'un disque qui ne tourne jamais en rond contrairement à la vie de ces travailleurs de l'ombre.

 

Près de 80 années se sont écoulées, et pourtant la dénonciation demeure intacte grâce à cette alchimie étonnante entre le poète d'autrefois et l'interprète d'aujourd'hui. Au fil des titres, mots et images s'emballent dans cet imaginaire collectif et précieux. Ensemble ils font renaître de vieux souvenirs tragiques (grèves perdus, ouvriers sacrifiés) et quelques autres plus glorieux (souvenirs de victoires de la classe ouvrière rarissime dans l'Histoire de France). Le Soleil brille pour tout le monde ? est un disque d'outre-tombe, en provenance d'un monde dont l'affreuse majorité se contrefout. Elle a la mémoire courte cette majorité. Pourtant, ce sont ses ancêtres qu'évoquent les poèmes de Prévert et c'est directement à elle que Nevchehirlian s'adresse. Une chronique de la vie du travailleur de tout temps se dessine dans les paroles des deux hommes, mais derrière la force, la tonalité du mot pointe une remontrance, une tragique vérité. « Camarade, vous avez l’oubli trop facile et votre colère tombe vite », hélas... À écouter l'envolée lyrique & idéologique de l’époustouflant « Il ne faut pas rire avec ces gens-là », ces guitares électriques et son histoire d'ouvrier riant et de bourgeois ricanant, on réalise l'utilité d'un tel projet musical qui a le mérite de revisiter un Prévert insoumis et féroce, d'aligner les morceaux coup de poings sachant aussi bien provoquer révolte que réflexion et rappeler combien la chanson française fut, par le passé, grande avec ces Gréco et ces Montand car elle savait alors se doter de grands noms pour l'écriture de ses textes. Ce texte qui a aujourd'hui tendance à passer à la trappe sur les ondes.

 

Le disque se boucle sur  un final impitoyable  et philosophe : « Maintenant j'ai grandi » et ces grandes, belles et idéales idées qui rongent les êtres. Frédéric Nevchehirlian clôt son tour de chant par ce morceau au rock sombre et sobre où avec l'âge adulte vient l'âge de la métamorphose des idées. Celles-ci même qui tourmentent bien souvent et torturent à chaque carrefour de la vie. Mais mieux vaut être torturé par ses propres « idéales idées » plutôt que par le ricanement du bourgeois piste 5, le petit homme de Citroën « qui ne connaît qu’une chanson avec des chiffres » de la piste 6 ou ce roi qui a oublié ses amours sur la piste 1. Le Soleil brille pour tout le monde ? remet les pendules à l'heure, celles d'un monde sur le déclin, qui ne sait jamais trop pour quelles idées se battre. Les idées ne sont pas tendances aux yeux de la grande majorité. Pourtant c'est bel et bien grâce à elles que l'homme a pu avancer à travers les siècles. Sous la plume ludique de Prévert s'élevait le désir de lendemain qui chantent. Mais pour le poète, il n'y avait pas de tels lendemain sans ces hommes unis par ce même désir de voir enfin ce fameux soleil briller pour tout le monde. La voix sombre de Frédéric Nevchehirlian ne rend pas un simple hommage à l'homme révolté, elle rend hommage aux hommes chers au poète et tente de parler aux citoyens d'aujourd'hui. Ces nouveaux damnés de la terre dont Prévert aurait sans doute espérer le soulèvement idéologique face à ce déluge financier et bien avant tout humain. Il ne suffit pas de désirer le progrès, l'égalité, la fraternité et toutes ces foutues valeurs, il faut les conquérir pour apercevoir enfin ce fameux soleil briller pour tout le monde.

 

Le Soleil brille pour tout le monde ? Textes de Jacques Prévert et musiques de Nevchehirlian

Le site de Nevchehirlian : http://www.nevchehirlian.com/

Pour les parisiens Nevchehirlian sera en concert le 24 novembre à la Bellevilloise

Tag(s) : #Musique

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