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En littérature, comme dans la vraie vie, j'ai mes têtes. Mes bonnes têtes, mes petits préférés, confortablement rangés les uns à côtés des autres sur l'étagère chérie. J'avoue souvent avoir un vague sentiment de fierté quand je jette un bref coup d'oeil à cette longue lignée de Sagan ou de Beigbeder qui s'étale à proximité de moi. Piètre littérature diront certains, je m'en fous pas mal leur répondrai-je. Quand je croise ces deux noms n'importe où, je ne peux m'empêcher de m'y attarder, de lire ce que l'on dit de ces deux charmants petits monstres. Alors le jour où j'ai lu par hasard la chronique du nouveau roman d'une certaine Ann Scott qui disait : « l'univers de Frédéric Beigbeder revisité par le style de Françoise Sagan », je n'ai pu m'empêcher de me ruer chez mon libraire pour acquérir ce titre si mélancolique dont j'aimais le prononcer d'une tout autre manière « Ah la folle jeunesse »...

 

Cette folle jeunesse c'est celle d'Ann Scott, écrivaine née avec la folie des années 2000. L'histoire ne semble pouvoir s'empêcher d'accoler à ce nom foule de bons ou mauvais mots rétrécissants hélas l'auteure à cette décennie littéraire désespérément belle parce que... bel et bien désespérée. Le boulot de critique littéraire amènera une tonne monstrueuse de types à parler de la jeune femme dans des termes élogieux. Nous sommes à l'automne 2000, Ann Scott publie son second roman : Superstars. Superstar elle le deviendra, elle, l'enfant de famille friquée, tantôt mannequin, tantôt musicienne, tantôt paumée. Elle le deviendra grâce à ce récit, que nombreux ont pensé autobiographique, ce roman à l'image d'un univers en total décrépitude, où les êtres valsent entre les hésitations propres au monde moderne. Ces hésitations sont celles de Louise, héroïne lesbienne trainant ses basques dans le milieu de la techno désirant revenir aux hommes et au rock. Cette Louise, fêtarde dans l'âme au nez poudré de coke, devenue en l'espace d'une rentrée littéraire une idole des jeunes volera peu à peu l'identité d'Ann Scott. Une identité et toute une époque dévoilées avec une bouleversante sincérité dans À la folle jeunesse.

 

Livre 0008Certains auront la critique acerbe sur le principe de « sincérité ». Usée jusqu'à la moelle dans ce satané monde moderne et son maudit storytelling, la sincérité authentique s'avère méconnaissable. Chez Ann Scott, univers emprunt de phrases courtes et directes, d'une brutalité enrobée d'une douce mélancolie, la sincérité éclate pourtant au grand jour, elle nous saute à la gorge. Une sincérité d'une brillante justesse dont la force suprême est celle de cette jolie petite musique, celle qui qualifiait si bien ce charmant petit monstre qu'était Sagan. Il en va de même chez Ann Scott. Une douce petite ritournelle où les mots s'alignent, naissent d'une nuit parisienne, d'une escapade au Maroc ou d'une chanson de Damien Rice, pour vous laisser une belle émotion en mémoire.

 

L'émotion née d'un tragique constat : « Pourquoi donc a t-on pensé que tout était vrai dans ce foutu bouquin? ». Cri du cœur de l'auteure désenchantée à l'égard de son premier succès, Superstars, à l'égard des fans terrorisants aussi et des critiques hélas peu inventifs. Elle et sa plume visent une émotion frappante, une ballade entre mensonges et vérité, dans le monde fascinant et inquiétant de celui qui écrit, celui qui monte de toute pièce une histoire, des personnages pour en faire le roman de toute une génération. Une génération désenchantée. Du Flore au Palace, Ann Scott se souvient d'un passé qui était le sien mais que le succès à parfois saccagé. Elle repart fouiller cette époque révolue, celle de l'insolence et de la fièvre, celle où elle allait avoir 15 ans et où elle se fichait de savoir où se trouvait les sorties de secours. Àcette époque-là, elle et les siens avaient scellé un pacte. Ce pacte formidable promettait de ne jamais rater aucune fête « car chaque fête est unique et porte en elle la promesse d'un possible moment de grâce ». Ces moments de grâce semblent s'être évadés de la vie de l'écrivaine, ces moments de grâce semblent avoir maintenant lieu ailleurs, dans un tout autre lieu bien plus intimiste : la littérature. Lieu où chaque mot se vit comme une promesse d'un « possible moment de grâce ».

 

À la folle jeunesse est le coffre à souvenirs d'Ann Scott, où se croisent des êtres qu'elle a trop aimé ou pas assez, où trainent des vieux polaroïd capables de faire ressurgir celle qu'elle se refusait de devenir... Un coffre à souvenirs épris de lucidité. Une belle et cruelle lucidité qu'on aime à lire parce qu'elle fait du bien au cœur et à l'esprit. L'erreur des lecteurs et critiques de Superstars est d'avoir tout brouillé avec les paillettes de la gloire entre réalité et fiction, entre Louise et sa créatrice parce que les gens banalement « veulent de la peur, du sexe et des remords. Ils veulent vous voir baisser les yeux ou insulter le présentateur ». Les lecteurs et critiques de cette folle jeunesse destructrice, espérons-le, ne feront pas cette même erreur douloureuse. Si aujourd'hui, on se doit d'aimer cette plume débordante de frustrations et de phobies, prisonnière de ces sentiments inévitables de gâchis et de désarrois, c'est parce qu'elle nous ressemble. Nous tous, qui tentons de grandir en vain. Grandir dans cette bordélique chose qu'on appelle la vie.

 

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À la folle jeunesse parle d'une écrivaine qui a écrit son premier succès littéraire sur un vieux Performa. Une écrivaine qui racontait des histoires de filles baisant d'autres filles et désirant revenir aux garçons. Une écrivaine se plait à citer des morceaux nostalgiques et larmoyants. Une écrivaine à qui l'on souhaiterait dire qu'elle n'est pas toute seule, pas toute seule à écouter ce morceau terriblement tragique de Damien Rice sur la BO de Closer et à éprouver ce sentiment infâme que tout ce qu'on fait n'est que gâchi. Un pied dans le passé, un œil sur l'avenir, À la folle jeunesse est l'œuvre de cette écrivaine-là. Écrivaine à laquelle on ne devrait plus jamais accoler aucune étiquette, ces étiquettes dévastatrices et étouffantes qui nous ruinent tous. Ce n'est plus l'écrivaine d'une génération qui nous parle ici-bas mais celle d'un monde désabusé. D'un monde noyé dans la fête et les excès, d'un monde profiteur exacerbé de la vie et de ses frasques, un monde qui n'a plus aucune raison d'être déprimé puisque la technologie l'amène à ne plus jamais être seul. Un monde duquel on émerge un beau matin, la quarantaine et les excès passés, et où l'on est infiniment seul avec soi-même et ses choix.

 

À la folle jeunesse incarne ce beau matin. Ce magnifique matin brumeux où perdu entre hier, aujourd'hui et demain, on se dit que faire, que choisir? Écrire peut-être. Oui, écrire pour mettre des mots sur les maux. Écrire un beau roman celui qui fixe les bons mots sur les moments de la vie, sur ce qu'on ressent en regardant une vielle photo ou un vieux vinyl. « Je voulais écrire quelque chose qui compte, qui justifierait qu'on s'y arrête, quelque chose de consistant, mais aussi d'honnête et de généreux, qui redonnerait ce que j'avais reçu des auteurs que j'avais aimé » lâche Ann Scott, l'âme en peine, au tout début du roman. La dernière page achevée, on se dit que c'est chose faite. Pour la remercier de ce sentiment inconnu qu'elle a fait naitre en nous, habité d'une douce tristesse mélancolique et d'une féroce envie de continuer à scruter les beautés de la vie, on aimerait lui dire un timide merci. Parce que sa plume mélodieuse sur les affres de la vie, nous aura rappelé combien rien ne vaut la vie, même si parfois celle-ci semble ne rien valoir.

Tag(s) : #Littérature

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