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Star, 17 ans, vit dans la précarité au sein d'une famille dysfonctionnelle. Un père incestueux, une mère absente et deux petits frère et sœur à sa charge. C'est grosso modo le tableau des premières minutes d'American Honey d'Andrea Arnold. Si vous connaissez la cinéaste britannique, Star pourrait être une cousine éloignée de Mia, précédente héroïne du dernier film de la réalisatrice, Fish Tank. Une ado solitaire et volatile née sous la même étoile, celle de la précarité et de la famille instable. Pas de bol. Star est la cousine américaine de Mia la britannique, sa chance à elle c'est d'exaucer son désir de prendre la poudre d'escampette et de quitter les taudis sans larmes ou coups d'éclats. L'appel de la route comme seul les States en ont le secret. Dans American Honey, Andrea Arnold quitte donc les banlieues pas sages de Londres pour cette Amérique indéfinissable car éclectique, belle et ridicule à la fois, celle qu'on croise sur la fameuse route. Un voyage hypersensuel dans une Amérique en deux teintes forcément. A l'origine du voyage un coup de foudre ou serait-ce une envie de fuir. Dans un supermarché, Star croise le fantasque Jake et ses amis, qui donnent du fil à retordre aux employés. Scène irrésistible sur un hit de Rihanna qui plante le décor. Elle est immédiatement intriguée par ce jeune homme – comment ne pas l'être quand le garçon est incarné par Shia Laboeuf ? -, qui sillonne les routes des États-Unis avec ses compagnons. Chapeautés par la sévère Krystal, ils gagnent leur vie en vendant des magazines au porte-à-porte. Star intègre cette bande de beatniks d'une nouvelle génération et prend la route. Lancée dans la vie comme dans l'amour.
 

Dream baby dream

Niveau sensualité American Honey n'en manque pas. Mieux il en déborde avec une grâce inouïe même quand la situation ne s'y prête pas. Comme si la route, peu importe ce qu'elle traversait, imposait d'emblée la beauté de l'instant aux chanceux qui l'empruntait. Alors les mauvaises langues diront que l'anglaise a souhaité se frotter au désuet rêve américain, certains parlent de l'Amérique invisible des années Obama, d'autres disent qu'elle la joue Larry Clark en filmant des kids d'une génération indéterminée ou copie Armory Korine et son Spring Break en y injectant une bande-son léchée (du BON rap), une sexualité latente et une atmosphère envoûtante. Les mauvaises langues ne savent pas ce qui est bon pour nos yeux. Ces instants de lumière intense quand tout est sale et bancale. Au naturalisme des premières images succède l'hypersensualité de l'instant présent. Il est mensonger, se cherche, se toise, se rappe, se présente, s'observe avant d'éclater au détour d'une ville où la bande de jeunes gens fait escale. Il vrille d'un seul coup sur une pelouse d'une banlieue pavillonnaire sage ou au bord d'une piscine XXL. Sinon la majeure partie du temps, l'instant présent est celui d'un pétard qui passe de main en main dans un Van saturée de rap clinquant par des ados aux physiques communs. Instant présent balayée du regard par la débutante dans l'art du porte-à-porte : Star, magnétique Sasha Lane qui excelle dans l'art de la provocation douce. Elle la pratique en un seul regard. La provocation de ne pas respecter les codes même ceux de la route, du porte-à-porte ou de l'amour. Car American Honey – titre pas anodin d'une pop song d'une Amérique bien blanche, hypocrite et fatalement bigote – raconte bien deux histoires magnétiques. Celle d'une génération qui végète et celle d'un coup de foudre en un regard dans un centre commercial (Rihanna n'y est encore pas pour rien) entre Shia Labeouf et Sasha Lane. C'est pour lui qu'elle prend la route, pas pour fuir la pourriture ambiante de cette vie à la périphérie de la vie, non, pour faire ses premiers pas dans la vie et dans un amour qui cherche ses codes. Elle et lui s'apprivoisent sur la route ou sur un air de rap – addictif "Choise Yup de E-40". Extrait à l'appui.

Et comme dans Fish Tank, la réalisatrice excelle à filmer les montagnes russes du cœur. La fureur de Star, la rage perceptible du bad boy duquel elle s'éprend, dans cette Amérique entre splendeur et misère ne dit rien comme il dit tout. Il se regarde, se vit comme la route doit certainement se vivre, s'observer à la fenêtre d'une voiture. Défiler à toute vitesse avec ce filtre sublime qu'est la lumière qui tombe sur une Amérique pas au top. Car si ce qui reste en tête ce sont des jeux de regards, des titres de rap, deux ou trois parties de jambes en l'air gracieuses et brutes à la fois comme la dame derrière la caméra en a le secret, American Honey avec son titre mièvre raconte la jeunesse troublante d'une Amérique troublée, pleine de blé et complètement fauchée, bigote et dépravée, qui n'a pas accordée ou su accorder sa place à cette jeunesse. Parmi les scènes, les plus belles de ces deux heures vingt envoûtantes presque vénéneuses comme en hypnose par ce cocktail de gueules cassées belles et rebelles, de paysages même pas beaux ou juste beaux parce qu'ils sont partagés, de chansons anonymes et incroyables, il y cette scène où Star fait un bout de chemin sur un titre du Boss. "Dream baby dream" chantonne t-elle avec son compagnon de route.

Tag(s) : #Cinéma, #American Honey, #Andrea Arnold, #Shia LaBoeuf, #Sasha Lane

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