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L'enfer est un paradis avec ces filles-là. On l'a toujours su, dès le début. Ça marque un début dans une rencontre. La première fois, Julia Lanoë au chant y tuait une bien-aimée pendant que Carla Pallone ensorcelait le drame de son violon délicat. « J'ai défoncé ses dents pour qu'on ne me retrouve pas » chantait Julia. C'était la rencontre perturbante et subjuguante de la violence textuelle sur une musique douce comme une caresse. Les mots d'une punk sur un air de musique classique (merveille de "Pour oublier je dors"). C'était la beauté de l'horreur, du "pétage de plomb" au cœur de la nuit, mis en scène par deux filles qui n'avaient peur de rien, surtout pas du mal. Leur nom faisait d'ailleurs écho à la personnalité trouble de June Mansfield, seconde épouse d'Henry Miller et amie précieuse d'une femme fougueuse, l'écrivaine Anaïs Nin. C'était la plus belle musique pour s'injecter le venin du mal. Un paradis où tout est permis, l'horreur, la crainte, la lâcheté, le doute, le vice, le meurtre. Permis de tuer les dérives du temps sur du Mansfield Tya. De se reposer des élans du cœur comme de les exploser littéralement. Je parle au passé pour la nostalgie de cet instant-là, de la puissance de la rencontre. Ces trois minutes précieuses où vous savez que vous venez de rencontrer un groupe que jamais vous ne lâcherez plus, dont l'écoute vous tranquillisera et vous excitera pour le demi-siècle qui vous reste à vivre. Mais je devrais parler de Mansfield Tya au présent. Les filles sont sorties de l'enfer de la composition et un nouvel album est sorti dans les bacs à l'automne dernier. Leurs deux corps grimés de blanc câlinant à tête reposée la statue de Hygie, la déesse de la santé et de l'hygiène – détail ironique quand on connaît le duo de saltimbanques -, s'affichent sur la pochette de ce nouvelle opus. Corpo Inferno - c'est son titre - fait une nouvelle fois sauter les verrous de l'âme comme c'est rarement permis. Rarement la chanson française s'autorise à faire danser nos corps infernaux sur des vers dark. D'ailleurs le duo nantais ne se classe pas dans cette case, comme dans aucune autres à vrai dire. Ces deux brigands de la musique pillent avec grâce aussi bien à la musique électronique qu'à la musique classique le tout avec des airs punk. Elles arrivent même à pomper des vers à ce bon vieux Victor (Hugo) sur un titre trouble et inquiétant comme elles seules en ont le secret : « Est-ce ta vie ou la mienne qui s'en va/ je ne sais pas ».

Faire la fête à en crever avec Mansfield Tya

Chaque titre semble comme évadé de la torpeur d'un demi-sommeil, où le corps est encore ankylosé de la puissance des rêves et des cauchemars. Compliqué d'écrire sur Mansfield Tya sans abuser de ce champ lexical propre à cette nuit qui n'en finit plus. Dans un tourbillon d'arrangements décadents entre la noirceur moyenâgeuse du bruit des chaînes sur « Les Contemplations », les incantations mystiques de Julia sur « La Fin des temps » et la place accordée à un violon violent sur « Jamais, jamais » Mansfield Tya traîne ses angoisses existentielles dans une nuit blâfarde où pleuvent les coups de synthés lancinants et les cordes meurtries de leur instrument phare. Un duo féminin partit en éclaireur, à la recherche païenne d'un on ne sait quoi. Sûrement rien. La bipolarité de l'ensemble sublime l'attente tapageuse de la vie autour de ce rien, tantôt dans la lumière des néons de la nuit tantôt dans son noir le plus complet. « Je n'ai nulle part où me barrer, je vais faire la fête à en crever » en ouverture de l'album, dans un lagon bleu, pourrait vous donner envie de danser à en perdre haleine dans un club. Quelques titres plus loin toujours dans la nuit, « La fin des temps » pourrait vous donner envie de vous tailler les veines. Violon en main, micro à la bouche, voix se répondant en échos, ces filles-là sont terribles, elles malmènent de plus belles nos âmes ambivalentes, nous noient dans leurs sons expérimentaux. Là où elles sont de vraies chipies c'est qu'elles feront grincer quelques dents. Il y a ceux qui les aimeront hargneuses et qui auront du mal à la première écoute de « Loup noir », douce comptine en anglais partagée avec Shannon Wright, et ceux qui les aiment délicates qui auront peine à écouter le tonitruant « Palais noir ». Puis « Le Monde du silence » mettra tout le monde d'accord. Au fil de leurs compositions hors normes, de leurs disques experts en grand écart, ces enfants terribles de la scène française construisent un refuge à l'apparat inquiétant, une œuvre lumineuse où les cris ne sont plus étouffés mais sublimés sous des arrangements obsédants, des vers dark sur des sons dansants pour dire l'absurdité de tout ça. En un disque seulement encore une fois, Mansfield Tya a asséné l'absurdité de cet enfer qui bat dans chaque corps, sous chaque crâne. Un enfer divin.

Tag(s) : #chanson française, #Musique, #Mansfield Tya, #électro, #Corpo Inferno, #Vicious Circle

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