Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

C'est un titre rabelaisien. C'est une bande-annonce qui gueule, beugle, hurle, rit aux éclats et pleure à chaudes larmes. La promesse d'un moment de cinéma où on est sûr d'en prendre plein les oreilles. Un cinéma dont nous nous sommes déshabitués, et qu'on craint légèrement par peur de l'incertain. Le cinéma gargantuesque et fantaisiste à la Fellini. Le gueulard et vrai à la Pialat. Le cinéma d'aujourd'hui fait plus dans les chuchotements que les cris. Reflet du monde oblige, très certainement. Un monde triste et rabougri, comme celui que Pialat - encore lui ! -brutalisait avec maîtrise dans une scène d'anthologie dans A nos amours. Ce monde, on rêve de l'abandonner après avoir rencontré Les Ogres de Léa Fehner, ces grands voraces de la vie.

 

C'est un joyeux bordel que la cinéaste filme pour son second long-métrage. Un bordel qui demande une exigence. Son sujet n'est autre que sa famille. Une famille qui voyage de ville en ville avec son théâtre itinérant, « Davaï », accompagnée d'une dizaine de comédiens et de leurs marmots. A la tête de cette joyeuse bande, un couple qui n'est autre que les parents de la cinéaste. Ils sont entourés d'acteurs haut en couleur comme la désopilante Adèle Haenel et sa moue unique et le sombre Marc Barbé qui incarne un Monsieur Déloyal qui promène son charme noir dans l'ombre de la scène pour foutre le bordel à tout moment. De terrain vague en terrain vague, la troupe monte et démonte sa maison éphémère dans laquelle elle se donne en spectacle, et quel spectacle ! Deux pièces d'Anton Tchekhov en une. En matière de théâtre de la vie, il n'y a guère mieux que l'auteur russe pour décortiquer les rouages de cette mécanique bien complexe. La caméra solaire de la réalisatrice, sans cesse en mouvement, va frôler les angoisses et les ressentiments de ce petit monde de saltimbanques avant de se cogner à chacun d'entre eux dans des scènes d'une folle puissance magnétique.

Ogres de vie

La grâce de ce récit saturé d'une étrange bonne humeur alors que la débandade guette à tout moment, est de débarquer le spectateur dans ce petit théâtre de la vie, de le déposer dans ce monde superbement foutraque, et de le laisser capter à travers les regards de chacun les secrets et les rancœurs qu'ils traînent tous depuis des années. La mère, humiliée d'avoir été trompée et de rester dans l'ombre de son mari directeur de la troupe. La fille qui souffre en silence d'être si peu bien traitée par son patron de père. Un père empêtré dans ses problèmes de cœur mais aussi de survie de ce monde fabuleux car encore en vie, quand le reste du monde semble dormir. Chaque faille va s'exprimer dans l’exubérance d'une scène où les frontières entre fiction et réalité seront troubles donc les sensations naturellement décuplées pour tous, acteurs et spectateurs compris. La mère, humiliée une fois de trop, sera mis en vente à son public par un Monsieur Déloyal qui brillera par son habile cruauté devant des spectateurs gênés qui auront dû mal à savoir si cette scène fait partie du spectacle. La jeune mariée de la pièce enceinte jusqu'au cou (Adèle Haenel) fera le clown lors d'un rendez-vous de routine chez le gyneco. Enfin Monsieur Déloyal, encore lui, expliquera à des enfants venus découvrir les activités de la troupe ce que signifie la sodomie. Le clou du spectacle pour le vrai saltimbanque de la bande ! Rien de bien choquant, juste la vie qui claque à la vue de tous sans tabou. Chacun joue avec elle et par conséquent avec la vie des autres – enfin surtout le personnage sombre de Marc Barbé qui contraste avec son rôle dans la pièce qui hurle des « je suis heureux, je suis heureux » alors qu'en coulisses évidement il sombre avec ses démons. Si au début, la cinéaste a le don pour saisir les tensions naissantes en surface, ses comédiens ont la fougue du cinéma vérité pour les faire exploser. Des scènes où chacun retient son souffle dans la salle alors qu'à l'écran les vérités fusent. Comme chez Pialat, elles sont divinement odieuses et on se demande quand elles vont redescendre de leur apogée, tellement elles semblent sans point final. Mais finalement on voudrait qu'elles ne se taisent jamais, ne se murent jamais dans le silence habituel d'un triste cinéma français, comme dans cette scène magistrale et surréaliste où une bagarre éclate au sein de la troupe avant de finir en baston générale à base de coups et de couscous !

Ogres de vie

Dans les scènes à plusieurs où ça gueule à tout va sous l’œil de gosses dubitatifs, dans une tentative de suicide bâclée en coulisses ou une scène d'amour volée dans une caravane peu reluisante, Léa Fehner sait faire jaillir la beauté de l'instant qu'il soit teinté de regret ou d'une incroyable soif de vie. Elle a aussi ce don pour mettre de l'ordre dans le bordel de la vie en groupe, de ne jamais mettre un personnage plus en avant qu'un autre, de créer une cohésion rare et follement précieuse à l'heure du triomphe de l'individu sur le collectif. De cette boule d'énergie filmée semble s'échapper comme une sorte de savoir vivre ensemble malgré « les conneries ». Car comme l'explique le chef de troupe dans lors d'un sempiternel conflit au sein du groupe : « on n'aime pas vraiment les gens si c'est pour les virer à la moindre connerie ». On aime ce spectacle vivant pour ces conneries et pour son enivrante éthique. Sous ses excès se cache l'exigence. L'exigence d'une éthique. De deux, même. Celle du monde du spectacle qui doit jongler entre faire recette tous les soirs et ne pas perdre sa fibre unique. Celle de la vie où jouir sans entraves, faire des conneries et ne rien vouloir vraiment demande de l'exigence. Dans ce bordel exigeant, revigorant, en bonne compagnie de ces affamés de vie, on ne voit pas le temps filer. On voudrait rester avec eux, démonter le chapiteau éphémère, en chantant ce si bel air ("Une Femme" de Bruit Blanc), et continuer à voir sur les visages et particulièrement celui d'Adèle Haenel, ce sourire d'une élégance folle, l'élégance de l'exigeante liberté. Alors que les caravanes quittent le cirque, à l'arrière de la voiture, le nouveau-né dans les bras, elle sourit et elle fait un superbe doigt d'honneur à son bien-aimé. Une dernière image  pour résumer un film en entier, un film qui recharge nos batteries et alimente nos désirs.

 

Tag(s) : #Cinéma, #Les Ogres, #Léa Fehner, #Pialat, #Adele Haenel

Partager cet article

Repost 0