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Il fait partie de ceux qu'on se refile en héritage. Ils se font de plus en plus rares. Ils disparaissent à toute vitesse les idoles à la papa, ces temps-ci. Logique du temps, certainement, conjugué aux excès passés sûrement. Il ne reste que lui et quelques autres. Lui, plus qu'un autre plutôt. Il est de la trempe des vétérans. Petite, alors que ma mère disait combien il était « fou » et mon père combien il était « magique » ou un truc dans le genre (ma mémoire défaillante ne sait plus très bien le terme exact employé), je me souviens avoir été en admiration devant son torse. Le torse d'Iggy est le premier torse que j'ai caressé du regard, j'avais alors 10 ans à tout casser. Devant moi, dans ce petit écran, il se tordait dans tous les sens sur le plateau de Nulle part ailleurs. Se trémoussait à côté de chaque spectateur du public comme nulle autre personne. Peu importe ce qui était alors joué ou chanté, il n'y avait que ce torse imberbe sublimé par des veines extravagantes, tape à l’œil à l'écran. Le premier souvenir d'Iggy pour une enfant des ninetees qui n'a pas connu ce précieux bon vieux temps (la suite de la diatribe par ici), il est d'ordre visuel. Tristesse des enfants de la télé, ou pas. Car hier soir, presque 20 ans plus tard après cette soirée devant NPA, dans un Grand Rex plein à craquer, chaud comme une chanson des Stooges, hystérique et électrique comme au bon vieux temps du rock'n'roll, plus que ce sentiment d'être une privilégiée ENFIN devant une idole de papa, il y avait ce sentiment précieux de pouvoir retrouver une part de l'enfance. Pendant deux heures, notre regard était de nouveau celui d'une gamine de 10 ans hypnotisée par les contorsions de ce torse de 69 ans au compteur, s'il vous plaît. Un regard incapable de le perdre de vue, bien que celui-ci soit dur à suivre dans ses danses les plus étonnantes d'un bout à l'autre de la scène et ce jusque dans la fosse improvisée. A quelques reprises, mon regard a quitté l'objet du désir, ce torse, pour observer la foule sous mes yeux et celle derrière moi sur ce deuxième balcon, bercée par un ciel d'étoiles au-dessus de la tête, détail propre au décor de ce fabuleux lieu d'un autre temps qu'est le Grand Rex. Ces gens de tout âge, tout sexe confondu (ok plus de mâles à l'horizon mais quand même). Ils avaient tous le même visage. Celui du bonheur de l'instant. Le plaisir du moment intense vécu en cœur et en solo à la fois. Peut-être que l'on ne s'attarde pas assez sur ce détail en concert, que l'on se fixe trop sur ce qui se passe sur scène en oubliant que la température se prend avant tout autour de nous. Cette température calculée sur cette joie démesurée, palpable, enivrante et généreuse qui gagne tous les visages quand la musique est bonne, quand « fuck everything » comme l'hurle salement Iggy au micro. Ce soir-là, au Grand Rex, Iggy Pop accompagné de Josh Homme, Dean Fertita et Matt Helders a mis une sévère branlée aux derniers mois, à leur tristesse tenace, oui parce qu'aux premières notes de « Lust For Life » et cet attroupement soudain devant la scène et à tous les étages, comme pour se rapprocher de l'instant, avoir sa part du bonheur, on pense à eux qui aimait le rock, à une autre scène. Iggy et les siens, ce groupe précieux car éphémère, ont rallumé la mèche vacillante du rock, injecté la « lust for life » à chaque petite âme en transe devant ce que lui ce vétéran du rock rocailleux représente, un doigt d'honneur, un énième geste insolent et résistant à la face du monde.

Iggy au top

Aux alentours de 21 heures, le rideau rouge du Grand Rex se lève sur la bande d'Iggy toute vêtue d'un smoking rouge brillant façon rockabilly. Iggy apparaît, lui, en smoking noir. Si la veste est encore de rigueur, la chemise absente n'a décidément pas sa place dans la garde-robe du rockeur. La foule très sage jusqu'ici se réveille. S’électrise plutôt. Normal, les premières notes de « Lust for life » fusent. Le corps d'Iggy est déjà en transe. Ewan McGregor court à toute allure dans nos mémoires collectives, effet Trainspotting de Danny Boyle oblige. Et nous, nous tous, sommes les rois du monde le temps d'un chanson où la rage de vivre s'impose à chaque ligne.

 

Primitif. C'est le premier mot qui vient à l'esprit en observant Iggy sur scène et l'effet produit sur la masse comme en hypnose. C'est un besoin primitif qui s'impose. Onduler, applaudir, hurler, consentir, se laisser posséder par l'Iguane. Il poursuit avec le premier titre de Post Pop Depression, le fameux album surprise enregistré en secret par Josh Homme et lui, « Break Into your heart ». Chanson hantée par le divin ou le démon, on ne sait trop, où Iggy annonce littéralement à la salle entière ce qui va se passer tout au long de cette soirée. « I'm gonna break into your heart, i'm gonna crawl under your skin, i'm gonna break into your heart » murmure t-il façon Jim Morrison dans « The Crystal Ship ». Le timbre de voix d'Iggy se fait de plus en plus chaud depuis son surprenant album en français, Préliminaires, où il jouait les crooners et reprenait entre autres Gainsbourg. Il y a de l'outre-tombe, des fantômes, des aventures échouées dans ce nouvel opus. Des amours perdues aussi dans le sublime « Gardenia ». Des hommages à l'ami disparu, le sauveur de toujours Bowie avec « American Valhalla » qui ressemble comme deux gouttes d'eau au mythique « China Girl » des deux acolytes de la période berlinoise. D'ailleurs sur certains titres (« Tonight »), la voix d'Iggy joue les copies conformes de celle de Bowie et nous, nous demandons bien où nous sommes le quart d'un instant. A la période bénie des dieux, certainement, à la fin des années 70. Iggy est un éternel « passenger » qui « ride, ride » et frôle le délit d'exhibitionnisme comme Dieu Jim au mitan des années 60 sur les scènes ricaines. Iggy est un éternel chien sauvage qui ne chantera hélas pas ce soir « I Wanna be your dog » mais c'est tout comme, à chaque chanson le cœur y est. Ou plutôt le corps. La veste est tombée dès le troisième titre. Le pantalon est à deux doigts d'en faire autant à plusieurs reprises et une paire de fesse se dévoilera à un certain moment si on a l'oeil. Le pied du micro est sauvagement balancé à plusieurs reprises contre les enceintes, quand Iggy ne se colle pas contre celles-ci pour y simuler un accouplement. Le micro est souvent calé dans le pantalon de smoking pour que l'Iguane puisse sans encombre se laisser aller à une gymnastique des plus folles. D'un bout à l'autre de la scène des « kicks » balancés dans le vide contre un ennemi invisible (la dépression des dernières années ? Le monde ? La mort?) Pendant ce temps là, géant Josh Homme en parfait chef d'orchestre de cette bande esquisse quelques pas avec sa guitare comme nul autre et enchaîne les clopes entre deux chansons. Des clopes qui, à peine allumées, finissent sans cesse par voltiger dans les airs car il faut jouer. En vrai de vrai, ce détail est d'un charisme de dingue et ce bonheur pour les yeux méritait amplement d'être mentionné au même titre que les étirements surchauffés d'Iggy.

Iggy au top

A le regarder gesticuler en enchaînant tube période « Nighclubbing » et envoyer valdinguer tabouret et micro en alignant des « wanna fuck » et « fuck everything », on se dit que cette indécence ne prendra jamais une ride. Que Iggy restera un « wild child » rendant à chacun cette nuit-là, peu importe ce qu'il est le jour, son âme d'enfant sauvage. Ils sont nombreux, comme lui à se foutre de la bienséance, une fille se fait éjecter de la scène par un vigile et cherchera à tout prix à y remonter pour danser avec l'idole. D'autres agités comme jamais au premier rang feront tout pour toucher Iggy. Et Iggy viendra à eux. Se jetant de temps à autres dans la foule comme s'il avait encore une vingtaine d'année à Détroit. Il fera dans la dernière demi-heure un tour de piste dans cette fosse improvisée. Serrant la main à de nombreux veinards, adressant des « hey baby » aux filles et des « hey man » aux mecs. Aux balcons, le public surchauffé risquera la chute pour se pencher un maximum voir l'idole se confondre à la foule. Ce soir, nous ne faisons qu'un grâce à cette bête de scène venue rappeler combien il n'y a pas d'âge pour retrouver sa rage de vivre. Le show de cette dream team est un cocktail explosif et follement classieux. Classieux parce que charnel et prêt à tout rompre. Iggy accompagné de la crème de la crème s'extirpe de la dépression. Prouve qu'il est possible de renouer avec le bon vieux temps du rock'n'roll sans souffler sur ses cendres et entretenir le mythe avec des succès passés, avec la triste assurance des tubes. Si ce soir-là, il y avait un mythe sur la scène du Grand Rex accompagné de sa plus fidèle panoplie de mythe (provocateur de génie et généreux) qu'on espère tous croiser une fois dans nos vies (quand on est fan de rock, les autres ont autre chose à foutre de leur vie, pauvres âmes qui n'ont rien compris), il y avait avant tout sur scène la présentation d'un nouvel album prêt à faire de l'ombre aux anciens, prêts à se classer aux côtés de ceux qu'on écoute en boucle. Iggy au top aura du mal à quitter la scène, multipliera les pitreries, les roulades au sol et les « thank you ». Ce rock n'est qu'amour de la chose bien faite. Superbement délurée et sauvage.

Iggy au top
Tag(s) : #Musique, #rock, #concert, #Iggy Pop, #Josh Homme, #Post Pop Depression

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