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Lola Lafon écrit les jeunes filles supérieures à la moyenne. Son nouveau roman est un énième récit de cette supériorité, que certains peuvent taxer de folie quand d’autres peuvent admirer la capacité affolante à tout envoyer valser, à penser autrement. Penser autrement, comme Paul Nizan que l’auteure ressuscite en exergue. Nizan, éternel révolté, qui dans La Conspiration en 1938, apposait déjà les bons mots sur ce qui tourmente tous les personnages des romans de l'écrivaine des années 2000 : « Tu ne peux pas rester du côté de ce monde sans colère, où tout s’arrange, où l’argent seul doit rester indivis ». Ce monde c’est celui de Nizan entre deux guerres mondiales, celui de Lola Lafon aujourd’hui comme celui de son héroïne de papier. La jeune fille supérieure à la moyenne cette fois-ci s’appelle Patricia Hearst, à moins que ce ne soit celle qui est en charge de comprendre le cas Hearst pour sa défense, une universitaire américaine qui réside en France Gene Neveva, ou bien alors la jeune et timide étudiante Violaine qui accompagne cette dernière dans cette mission.

Mercy, Mary, Patty et les autres

Plantons le décor de ce monde où ces trois femmes sont littéralement "kidnappées" par la résonance d'un événement mémorable. D’abord pour décor, il y a l’american dream, celui des seventies. On y écoute encore les Stones mais période « Dead Flowers ».  La «  Brown Sugar » a succédé au LSD et l’Amérique semble fin prête à déchanter, à flamber, par la foudre de certains de ses enfants. Nixon promet « des bombes propres » et les campus s’enflamment.  C’est dans ce monde aux rêves pas tout à fait exterminés que Patricia Hearst se fait kidnapper. Elle est la fille du magnat de la presse William Randolph Hearst, une jeune fille bien sous tout rapport comme en produit en masse sage et hypocrite l’Amérique. A l’origine de l’enlèvement, l'Armée de libération Symbionaise (ALS) un groupuscule révolutionnaire composé majoritairement de jeunes. Le pourquoi de l’enlèvement ? Une rançon (qui servira à nourrir les chômeurs, les vétérans, les handicapés, les ex prisonniers) et un storytelling en or. L'armée souhaite prendre en otage les lecteurs des quotidiens de Hearst, celui-ci sera obligé de publier les communiqués du mouvement donc de répandre les idées d’un groupuscule gauchiste à la une de ses journaux. Mais c'était sans compter sur un rebondissement digne d'un puissant storytelling. La jeune fille sage, la gamine qui aurait pu être l’amie, la soeur, la voisine, bascule du côté obscure de cette Amérique de l'ombre qui cherche à réparer les inégalités coûte que coûte, armes en main. Deux mois après son enlèvement, Patricia Hearst se fait prénommer Tania épouse leur cause. Après un hold-up, elle a fini par être arrêtée et le roman commence à ce moment-là, juste avant son procès.

On m'a donné le choix entre 1) être relâchée dans un endroit sécurisé ou 2) rejoindre la SLA et lutter pour ma liberté comme pour celle de tous les opprimés. J'ai choisi de rester et de me battre. Personne ne devrait s'humilier à faire la queue afin d'être nourri, ni sans cesse craindre pour sa vie et celle de ses enfants. Papa, tu dis que tu t'inquiètes pour moi ainsi que pour les vies des opprimés de ce pays, mais tu mens et, en tant que membre de la classe dominante, je sais que tes intérêts et ceux de maman n'ont jamais servi les intérêts du peuple.

Plutôt que le récit sensationnel d’une captivité qui se finira dans le sang et se conclura sur un procès, Lola Lafon décortique le mécanisme d’une opposition pour les uns, d’une déconstruction pour les autres. L'intérêt n'est pas tellement la personnalité de Patty Hearst devenu membre actif de la ALS, qu'on cherche à analyser, mais Violaine, l'autre jeune héroïne, provenant d’un tout autre milieu et pays. Le prisme c’est Violaine, la jeune étudiante qui aide la professeure Gena Nevava à analyser les messages de Patty pour les avocats de sa famille. L’auteure ne raconte pas la métamorphose de la gentille Patty qui finira braqueuse, elle raconte le processus de déconstruction d'une pensée primaire en marche, aussi bien chez Violaine que Patty. Elle colle les émotions, les doutes, les incompréhensions de Violaine face à cet autre monde où la colère est légitime, où elle est moteur. Ce monde où l'irascible Gene Nevava s'active coûte que coûte. La rencontre de l’universitaire gauchiste avec la jeune étudiante constitue un dialogue passionnant visant non pas à juger le basculement de Patty Hearts, mais à comprendre la mécanique, à remettre en question notre place dans ce monde, comment elle nous est attitrée et comment on peut s’y dérober. 

 

Une méthode récurrente dans les romans de Lola Lafon. Tout l’enjeu de son oeuvre se loge dans ces personnages féminins sur le point de chavirer, sur le point de comprendre que la neutralité est une position de coupable. L'écrivaine tisse une dialectique fantastique autour de ce cheminement intérieur. Ces héroïnes sont sans cesse en proie à un questionnement sur elle-même et leur place dans le monde. Violaine ne comprend pas Patty désirant devenir une membre de la SLA, pire elle ne comprend même pas la rançon réclamée par la SLA. « Où vont-ils dénicher des pauvres en Amérique ? » demande t-elle naïvement à sa professeur. Gena lui maintient que nous ne sommes pas des êtres à l’identité immuable, les circonstances nous modifient. Peu à peu les circonstances vont effectivement modifier Violaine, à force de réécouter les enregistrement des messages de Patty en captivité, les coupures de presse, les édito de l'époque, elle va compiler les éléments pour réviser son opinion première, pour modifier son identité. Comprenant enfin le danger que représentait Patty Hearst devenue Tania pour l'Amérique sage. 

« Parce que si une fille, blanche, grande bourgeoise, richissime comme elle, pouvait être convaincue par des idées comme celles-là, potentiellement toutes les jeunes filles pouvaient l’être. » 

Patty devenue Tania, la gamine de bonne famille devenue camarade à la cause, déchainera les passions, les Tania on t'aime, Tania qui fait la nique à ses parents, à tous les parents, au système américain. Tania victime d'un lavage de cerveau qui arrange tout le monde. Elle ne sera pas uniquement jugée pour les crimes commis sous l'étendard de la ALS, elle sera jugée pour avoir cru en "l'idéologie diabolique", pour avoir découvert comme d'autres avant elle, et d'autres encore après, que la captivité n'est pas toujours ce que l'on croit, que l'espace de liberté était plus grand auprès de la ALS que dans cette vie tracée avec gamins, mari et break familial.

 

Avec ce roman, Lola Lafon décortique "l'idéologie diabolique", questionne l'errance idéologique d'une gamine, son droit, son devoir de douter d'elle-même et du monde où elle a vu le jour. Au territoire de l'absolue vérité, elle préfère les endroits inconfortables, ceux où le doute et la réflexion règnent en maitre. Comme son personnage fictionnel Gene Neveva, ses écrits sont des portes ouvertes sur des destins refusés sciemment, des chemins jamais empruntés par des filles bien nés, bien formatés. Les romans de Lola Lafon sont des textes à l'écart du monde tel qu'on nous dit qu'il est, tel qu'on nous le fait apparaitre depuis toujours. Des propositions d'ailleurs et d'autrement dont la lecture nous arrache au monde pour mieux le repenser.  

 

Mercy Marry Patty de LoLa Laffon chez Actes Sud

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