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Commençons par la fin. Quand on sort de la salle, complètement sonnée. Encore là-bas, sur cette plage, cette mer, dans ce ciel, mais obligée d’être ici à devoir dire un truc un peu intelligent sur cette dynamite qu’est le Dunkerque de Christopher Nolan, récit de l’opération Dynamo, fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 40. T’aurais bien voulu que l’opération Dynamo vue par le réalisateur d’Interstellar dure aussi longtemps que ces films qu’il t’a rappelé à ton bon souvenir. Qu’il atteigne les trois heures comme Il Faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg ou le Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Mais Nolan t’embarque pour deux petites heures seulement quand l’opération Dynamo a réellement duré 9 jours. Je n’ai qu’une chose à dire à vrai dire en quittant cette salle : je suis épuisée. Nolan m’a larguée en pleine évacuation, fait prisonnière entre la Manche et la Wehrmacht, coincée, coulée, bombardée, lessivée, pleurée je crois aussi. Après avoir quitté sa machine de guerre, je crois qu’on a passé un bon moment dehors à rester là pour évacuer ce qu’on avait vu, parler de ce temps que l’on ne connait que par des témoignages hérités de nos grands-parents, de souvenirs familiaux aussi vagues que intacts. Une fois consommé comme n'importe quel film à grand spectacle, Dunkerque ce grand film historique a fait le boulot comme un vrai bon film. C'est-à-dire ? Tu as lu tout ce que tu pouvais lire sur la question, l'a inclus dans pas mal de tes conversations et puis tu en as fait un ou deux cauchemars. Ce qui l'a naturellement conduit à côté d’Apocalypse Now dans mon Panthéon des meilleurs films de guerre - triste Panthéon. Dézinguant au passage, un trop manichéen et manipulateur Il faut sauver le soldat Ryan. Il m’aura fallu 15 ans pour comprendre la supercherie....

Quand Nolan dynamite le film de guerre

A l’inverse d’un Spielberg qui ne peut s’empêcher de te flanquer sa morale toute puissante à chaque dialogue et une giclée de sang sur la caméra au passage, Nolan préfère épurer son propos pour se concentrer sur ce qui est véritablement en jeu : la survie de milliers de gamins pris dans les tumultes de l’Histoire, ni plus, ni moins. Pris en étau par les troupes allemandes, près de 400 000 combattants anglais mais aussi des militaires français et soldats belges sont en situation de survie sur cette plage de Dunkerque en mai 40. Les destroyers de la Royal Navy ne suffisent pas pour extirper toutes les troupes de cet enfer, il faudra mobiliser les chalutiers, remorqueurs et autres embarcations plus modestes encore pour sauver plus d’hommes. Ce récit d’une victoire dans les faits - débâcle en vérité puisque les alliés quittent l’Hexagone par peur d’une invasion imminente de leur île par l’armée de Hitler - Nolan en livre une version d’une étonnante puissance. D’une intensité remarquable - déjà frôlée dans Interstellar - Dunkerque a plus de proximité avec un brillant thriller psychologique qu’un classique film de guerre. Cette tension planante et écrasante pendant deux heures, on la doit encore une fois à la recette exigeante du réalisateur. Les techniques employées semblent identiques aux précédents opus, pourtant les curseurs de chacune semblent pousser à leur extrême. D’emblée la musique de Hans Zimmer (déjà aux manettes de la bande originale de Interstellar) copilote cette mission extrême, prenant plus de place que jamais; les dialogues et les pesanteurs idéologiques ont quasiment déserté l’écran et enfin comme toujours Nolan a recours à son sempiternel et brillant scénario fracturé ici en trois unités de temps, utilisées en trois terrains de bataille. Ainsi nous voilà imposer à suivre la cadence infernale de trois groupes de personnages soumis à la survie en territoire ennemi. Une semaine sur la plage à accompagner un jeune soldat cherchant coûte que coûte à fuir la France. Un jour sur la mer à suivre les aventures d’un petit voilier et de son modeste équipage partit à la rescousse des combattants et enfin une heure dans les airs à bord d'un Spitfire, fleuron de la Royal Air Force. Dans chacun de ces équipages, une tête connue de la filmographie du cinéaste, émerge en second rôle - avec une mention spéciale pour Tom Hardy qui hérite de la plus belle scène (finale). Les premiers rôles reviennent à des têtes inconnues au bataillon. Sorte de baptême du feu pour des jeunes premiers qui se retrouvent à jouer un rôle qu’ils auraient inévitablement jouer en 40. Mimétisme étrange de la première fois qui semble intensifier l’immersion désirée par un Nolan démiurge.

Quand Nolan dynamite le film de guerre

Car c’est son désir de cinéaste - depuis toujours - balader son spectateur d'un rêve à un autre dans Inception, d'une espace temps à un autre dans Interstellar et ici de la mer au ciel, en passant par ce lopin de terre qu'est la plage de Dunkerque : immerger son spectateur dans ce sentiment éprouvé par chacun sur cette plage en mai 40. Voilà comment à peine l’opération Dynamo, nous voilà comme les deux jeunes soldats qui tentent coûte que coûte d’embarquer sur le destroyer destiné aux blessés, habitée à la fois par une trouille monstrueuse et une volonté folle. Contrairement à Spielberg, Nolan ne nous donne pas la sensation d'avoir le corps agrippé à leur bardas mais le cerveau. Ce n'est pas sa caméra qui nous transmet, mais sa mise en scène qui inflige la peur et l'instinct de survie de ses soldats à la recherche d'un porte de sortie pour se sauver de l’enfer scrupuleusement mis en place par Nolan. Virtuose dans l'art de minuter son récit - muet pour l'occasion - il ne laisse aucun répit à ses hommes : à chaque survie possible, l’air, l’eau ou la terre est susceptible de reprendre la vie… Chaque minute gagnée par ses jeunes garçons est une victoire que l'ennemi est sans cesse prêt à leur arracher. Parlons-en de cet ennemi fantômatique, marionnette exceptionnelle menée par le duo Zimmer-Nolan. Musique et mise en scène agitent avec brio cet ennemi soigneusement invisible qui jettent des tracts sur Dunkerque à destination des jeunes anglais pour leur dire de se rendre, qui bombardent les destroyers ou qui tirent sur une vieille carcasse de bateau où se sont réfugiés quelques soldats anglais. Tout est mis scrupuleusement en place sur l’échiquier de la guerre pour que le commun des mortels sentent la proximité avec la grande faucheuse. Ca marche à la perfection, ça n'a jamais aussi bien marché à vrai dire. Nolan nous rappelle - ouais, on l'a parfois oublié - qu'il ne suffit pas de voir l'estomac d'un type ouvert par un obus sur une plage pour être pris aux tripes, pour faire du grand cinéma et de l'histoire en même temps. Sa reconstitution prouve que le classicisme peut être aussi inventif et esthétique qu'un trip acide et hors du commun comme Apocalypse Now. Cette reconstruction glaçante, cotonneuse et inquiétante, c'est l’enfer qui guette à chaque plan. La liste des critiques à son égard est bien trop longue pour l'énumérer ici. Mais pour en avoir lues un bon paquet, elles sont profondément infondées - on acceptera peut-être juste celle d'une absence à l'écran des soldats issus des colonies anglaises de l'époque qui étrangement apparaissent dans un excellent drame romantique comme Atonement de Joe Wright alors que ce dernier n'accorde que 20 mn à l'opération Dynamo sur un film de deux heures. Pour le reste, Dunkerque relève la mission du film de guerre haut la main. Esthétiquement et moralement par son silence qui dit tout, il en dit long sur un court épisode de la deuxième guerre mondiale. Mieux, par cette réalisation de grande qualité, il participe à l'effort permanent du souvenir.  

Tag(s) : #Cinéma, #Christopher Nolan, #Dunkerque

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