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Il existe un dicton, du genre qu'on se sort régulièrement à chaque stupidité amoureuse comme une excuse bidon - du style « oui mais l'amour rend aveugle ». Celui porté au réalisateur de Monsieur et Madame Adelman est parfois de cette trempe. Vu que la majorité des gens se sont arrêtés à mater sa gueule d'amour copie-conforme à celle de son père dans la petite lucarne, tics en héritage et autosuffisance avec, cela leur suffit généralement à le ranger dans la case du gros connard de service – public généralement -, égocentrique et peu talentueux parce que forcément fils à papa, tout ça, tout ça. Mouais. Passons, le problème - entre nombreux autres problèmes - des gens c'est que peu d'entre eux ont ouvert un livre du garçon en question. Pas ceux reprenant ses chroniques télévisuelles mais plutôt ses têtes à têtes avec lui-même (La Tête Ailleurs) ou ses pièces de théâtre qui datent de bien avant qu'il devienne un sale type que tout le monde aime détester. Si les gens ont ce problème, moi j'ai le problème d'un amour aveugle bien entendu. J'admets l'égocentrisme (défaut que je partage humblement), j'admets le côté fils à papa tête à claques qui ne vit que pour la séduction et la provocation permanente, mais je n'admets aucunement qu'on ne lui trouve aucun talent. Comme si ça arrachait la gueule aux gens de dire « Bedos me fait mourir de rire » ou « pas con ce Bedos ». Comme papa en son temps, Bedos fils dit quelque chose du sien. Oui, au cas où cela ne se remarquerait pas avant d'aimer démesurément le fils, j'aimais démesurément le père, lourd héritage de famille encore une fois. Bref, pour ne pas émettre un jugement aveuglé, j'ai donc visionné son premier film accompagné de quelqu'un qui le déteste littéralement et le juge mauvais acteur - moi-même je reconnais quelques fausses notes dans sa palette d'interprétations - et qui par un élan immodéré d'amitié pour moi (ou soumission à mon caractère tyrannique?), a accepté de partager cet énième film avec l'objet de l'amour.

Monsieur & Madame Adelman : Bedos & Tillier nous enivre

ATTENTION SPOILER. Victor Adelman (Nicolas Bedos, devant et derrière la caméra, et aussi au piano) un célèbre écrivain, vient de mourir. Un journaliste rend visite à sa veuve, Sarah Adelman (Doria Tillier) dans sa grande maison qu'on suppose en Normandie. Elle clope. Pire, elle clope clope sur clope. Elle a un grain de voix à la Sagan. Le journaliste lui demande de raconter sa version de l'histoire de l'écrivain. Une histoire d'amour mouvementée. Un amour qui ne dure pas trois ans mais quarante-cinq ans, autant dire un truc comme on en voit plus au ciné ou nulle part ailleurs. L'histoire est lancée dans un nuage de fumée et la voix suave de Doria Tillier qui se révèle une muse supérieure aux autres, une fille « comme un jukebox, quand elle sourit on a envie de remettre des pièces dedans ». Une rencontre en boîte à l'aube des seventies dans un décor nostalgique. Sarah a l'allure d'un rat de bibliothèque. Victor d'un tombeur. Il est trop ivre pour la sauter. Elle est beaucoup plus intelligente pour ne vouloir que ça alors cette première nuit elle la passe à annoter le premier roman du jeune homme. Et forcément ça ne plaît pas au garçon que la demoiselle soit plus intelligente, ou du moins talentueuse que lui, donc il l'ignore. Pendant les mois qui suivent cette première nuit, Sarah a le chic de se taper tout l'entourage du garçon pour revenir toujours dans ses pattes et réussir à finir dans ses bras. L'histoire ne va être qu'ainsi : un jeu où le mot d'ordre est « tout sauf l'ennui ». Donc fatalement, on ne s'ennuie pas une minute.

 

Cette histoire déployée sur 45 années – un cadeau pour les nostalgiques du style et de la politique d'alors – est mouvementée, enivrante, décapante, irrévérencieuse, romantique, parfois pitoyable et impitoyable sur le fond comme dans sa forme inventive. Tout le style de l'écrivain s'empare de l'écran. Enfin, une aubaine pour les fainéants qui ne veulent pas le lire : cela ne demande que deux heures de votre temps dans une salle obscure. Deux heures pour une vie à deux, plus forte que l'originale certes, mais rudement ambitieuse et romanesque. Chez Bedos, les papillons dans le ventre pour un nouvel amour vont de pair avec la parole, libérée de sa niaiserie sentimentale habituelle au cinéma françai. Si les corps et les sentiments sont beaux c'est le verbe qui est roi dans cet amour où on cherche à jouer à cœur égaux – un peu comme dans The Way We Were, chef-d'oeuvre de Sydney Pollack. Ces 45 ans de vie commune avec les classiques impossibilité de l'amour, montée d'adrénaline, disputes, ennui, séparations et retrouvailles, Bedos réalisateur les a construit en chapitre ce qui apporte un rythme impeccable à son propos. Le propos ? Outre, ce que Dieu Truffaut affirma un jour par la bouche de Depardieu (cf Le Dernier Métro et son « aimer est une joie et une souffrance »), le véritable propos de Mr&Mme Adelman pourrait être que derrière chaque grand homme, il y a une femme dans l'ombre, ou que l'embourgeoisement pour un écrivain de gauche est quand même sacrément problématique ou tout simplement qu'on vit dans un monde sacrément médiocre où les vies manquent cruellement de panache.

Monsieur & Madame Adelman : Bedos & Tillier nous enivre

Car comme dans tout œuvre de Bedos, bouquin ou chronique, il y a du panache. Dans les plans, les dialogues, les sourires, les claques. Il y a du panache quand dans une scène aussi émouvante que drôle, il vient en visite chez son ex femme et force son nouveau compagnon à écouter Bécaud. Je reviens te chercher. Car ce film fleure naturellement les angoisses du vrai garçon avec une bonne dose d'humour noir. La question de la fidélité (il trompe sa femme à tour de bras naturellement), la question de la descendance (il a avec Sarah un enfant moche, méchant et con, belle provocation) et aussi évidemment la question d'être un artiste de gauche qui vit comme un type de droite – une scène à mourir de rire  où Bedos ne cesse de rentrer de voyage de promo et découvre chez lui de plus en plus de domestiques noirs et son épouse qui se transforme en « Anémone Giscard d'Estaing. Sa femme déçoit, ses enfants avec (« tu me déçois autant que Mitterrand au pouvoir » lâche t-il à l'un d'eux) et forcément son tempérament auto-destructeur le mène à devenir le type horrible qu'il peut être. PAS DE SPOILER. Enfin si la fin peut-être, cette fin où mon meilleur ami se montre pour la première fois du film au bout de 1h40 un brin dubitatif et me glissera avec ce qui ressemble à un bon gros foutage de gueule dans la voix « euh il se prend pour Haneke ou quoi ? ». Oui, Bedos angoissé par la fin filme la fin donc jusqu'à l'extrême. C'est maladroit ou osé. Un peu comme quand sa femme le quitte dans un café et que dans un geste désespéré il la tire par le cheveux et la traine au sol pour la ramener « à la maison », avant de faire taire son imagination et de la retrouver face à lui dans le café, elle qui lui dit au revoir. Maladroit ou osé quand père maladivement inquiet par l'avenir sur le divan de son psy,  explique  combien il aimerait « enfermer sa fille dans une cave, dans un monde parallèle fait de livres, loin de ce monde obscène obsédé par l'argent et par le sexe ». Lui-même obsédé par la gloire et le sexe des femmes. Certains diront que son personnage est cliché. Je dirai qu'il est honnête dans ses contradictions. Qu'il est provoc, alors qu'il est simplement gonflé. Que son film est une comédie romantique, alors que c'est une fresque romanesque explosive où l'amour ne rend pas couillon mais plus intelligent. Avec BEAUCOUP d'humour et d'imagination – et des seconds rôles tonitruants – Bedos signe un premier film brillant comme lui, qui ne donne aucunement envie de s'épargner sur la vie et ce qu'on en fait. Dans un dernier tour de piste, SANS SPOILER, il rend hommage à sa partenaire, une exquise révélation, et laisse sous-entendre que le plus grand des génies n'est pas toujours là où on l'imagine. S'il avait été un vrai génie, fidèle à lui-même et à ses auteurs aimés, il aurait fait de ce film d'une vie, son grand roman, celui qu'on attend toujours. C'est le seul reproche que je peux faire à ce film, et c'est déjà pas mal avec mon aveuglement.

Tag(s) : #Cinéma, #Nicolas Bedos, #Doria Tillier, #Monsieur et Madame Adelman

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