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« Tu peux voter pour moi, man' s'il te plait ? Allez moi je ne peux pas je n'ai pas encore ma carte ici et comme toi, tu ne voulais pas voter, tu me donnes ton vote ? C'est correct comme deal man' »

 

C'était un deal plutôt honnête qui n'emballait pas trop ma mère. Et pour cause, elle n'avait pas envie de voter socialiste comme le soulignait sa voix fatiguée de tout ça. Trente ans de cœur à gauche ça vous épuise une âme honnête. Maman ne votait socialiste qu'en cas d'extrême nécessité. Autrement dit à tous les seconds tours d'élection depuis trente ans. Autant dire depuis toujours. Autant dire depuis qu'elle était en âge de voter. Pourtant un jour sa vieille mère, jeune à l'époque, l'avait prévenue, la larme à l’œil avec son ton de comédienne tragi-comique « qu'avec les socialistes au pouvoir s'en était finie de la gauche de la gauche ». Ouais, les communistes, autrement dit tous les hommes de la famille depuis le début du siècle dernier, les hommes dont il fallait suivre le mouvement. Tout le monde n'avait pas eu la chance d'avoir des grands-parents communistes pour plagier le titre d'un film bien connu (ok des gauchos cinéphiles seulement). Donc on en était là : une petite fille le cœur bien à gauche demandait à sa mère de voter pour un candidat socialiste qu'elle désirait sans grande excitation, juste « parce qu'on sait jamais », « parce que si ça se trouve le type élu dimanche sera au second tour de la présidentielle man' et là ça t'importera, crois-moi ». Voilà, fille ingrate que j'étais, je demandais à ma mère ce qui me traumatisait moi-même : un énième reniement politique , un énième « qu'est-ce que je peux faire je ne sais pas quoi faire » trahissant ainsi tous les hommes communistes de la famille. Mais c'était à cause d'eux qu' on avait le cœur déchiré depuis 15 ans. Je serai née dans une famille de droite, de droite pure disons La Gaulliste, de celle qui ne s'interroge pas sans cesse sur l'injustice à chaque moment de la vie, j'aurai ma cervelle en sourdine. Quel repos, putain. Que plaisir de ne jamais te demander si ton voisin, si ton prochain vivra mieux avec les mêmes devoirs et surtout les mêmes droits, ne jamais te demander si tu ne trahis pas chaque jour un peu plus ce pays d'où tu viens. Celui qui naquît à la sortie de la première, puis de la seconde guerre dont on te berça. Ces berceuses d'un genre bien particulier « C'est que j'ai fais la bise à Maurice Thorez moi, ma chérie », « Et quand ton grand-père faisait dérailler des trains », « Mais ma chérie, on s'est battue pour tout ce que tu as »... « A l'heure actuelle, Mamie tu sais je n'ai pas grand chose à moi ». Ce n'est pas l'avoir qui compte, c'est l'être, blablabla... Dans cette famille-là qui n'acceptait que les idoles du Parti sur la platine vinyle et dans la petite lucarne (Ferrat, Reggiani, Signoret entre autres) il était hors de question de vivre à crédit, de discuter avec les bourgeois ou de mettre en doute la parole du Parti - quelle triste enfance pour ma pauvre mère.

Texte primaire

J'ai gardé les idoles et je ne vis pas encore à crédit mais pour le reste j'ai trahi. Que la vie d'alors devait être douce dans la France des Trente Glorieuse, dans la France de l'opposition. A l'approche de la trentaine, Maman et moi avons beau expliquer à l'ancêtre que ce monde n'est plus, que notre monde ne peut plus être celui-là, elle n'en démord pas. Comme elle m'insupporte mais comme je l'envie. Je l'envie de ne plus avoir l'âge pour les calculs politiques, si je vote pour celui-là oui mais après untel passera. Je l'envie de ne pas connaître les réseaux sociaux et avoir envie de démolir la stupidité partisane des uns et des autres qui vivent dans leur monde politico retranché. Je l'envie d'avoir le culot de la coco à vie et de balancer à qui médit la politique toujours « tout est politique mon coco, même le prix de ta baguette de pain l'est ». Je l'envie de ne pas connaître mon monde, cette demi-bulle que me disait un questionnaire à la con déniché sur Slate. « Vous ne vivez pas tout à fait dans votre bulle ». Encore heureux. Je ne me tape 100 balles de train pour rentrer tous les mois, dans une partie de l'Hexagone que j'aime autant que je déteste pour rien. Ces week-end pour prendre la température de la soi-disant vraie vie, comme si à Paris on ne la constatait pas tous les jours sur les trottoirs ou dans les métro le matin tôt, alors encore heureux que je fasse exploser ma bulle.

 

« Tu viens de loin quand même quand on y repense » m'avait lâchée une très bonne amie aussi tourmentée que moi par le poids de son gêne gauchiste et de quelle gauche je dois soutenir pour ne pas me taper la droite, la vraie. C'est vrai l’ascenseur social ne s'était pas bloqué pour les miens : arrière petite-fille de plombier, petite fille de cheminot et fille d'infirmière et d'un type qui collectionna les petits boulots et le chômage. Mais il avait été bloqué pour tant d'autres. Bloqué au rez-de-chaussée dont peu voulaient prendre soin. C'est pour ça qu'il ne fallait pas avoir inventé l'eau chaude pour savoir que les Fillon, Le Pen et Macron ne pourraient rien pour nous. C'était l'éternelle moche bataille du nous contre eux, et c'est parce que la gauche qui allait livrer bataille aujourd'hui avait oublié sa première des batailles, celle de 36, de l'après-guerre et des premiers mois de 81 qu'elle n'avait plus aucun soldat prêt à livrer bataille pour elle aujourd'hui, dimanche prochain et un dimanche lointain et proche à la fois d'avril. Et je rejouais le couplet de la nostalgie et je me fatiguais moi-même. Et je forçais ma mère a livré cette bataille à ma place. « Je te préviens tu me rembourseras les 1 euros » avait-elle dit avec ironie. Et elle avait ajouté ironiquement ou pas « de toute façon je me prépare à voter à droite au second tour, tu sais ». La résignation suprême. Celle qu'on ne pensait plus jamais possible depuis cette grande frayeur d'il y a 15 ans. On en était là, encore là. Et je demandais à ma mère de voter pour la grande faucheuse de la gauche, la gauche elle-même. Et indéfiniment j'étais comme Nana. Je ne savais pas quoi faire, quoi penser, quoi voter. Je savais juste que j'avais besoin de l'écrire ce grand tourment des trentenaires lâches, peureux mais toujours idéalistes et décidés à bouger les ascenseurs.

Tag(s) : #Politique, #primaires, #socialisme, #communisme famille

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