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"Les écrivains, ou les artistes en général, sont aussi les seuls casaniers socialement acceptables. Leur claustration volontaire produit un résultat tangible et leur confère un statut prestigieux, respecté (à ne pas confondre toutefois avec une profession, puisque la plupart gagnent leur vie par d'autres moyens). Il faut le bouclier de la renommée pour pouvoir déclarer tranquillement, comme le faisait le poète palestinien Mahmoud Darwich : « J'avoue que j'ai perdu un temps précieux dans les voyages et les relations sociales. Je tiens à présent à m'investir totalement dans ce qui me semble plus utile, c'est-à-dire l'écriture et la lecture. Sans la solitude, je me sens perdu. C'est pourquoi j'y tiens – sans me couper pour autant de la vie réelle, des gens,... Je m'organise de façon à ne pas m'engloutir dans des relations sociales parfois inintéressantes.»

Hymne aux casaniers

Beaucoup, sans être artistes, éprouvent un besoin tout aussi régulier de solitude. Mais il leur sera très difficile d'en imposer la légitimité. La société continue de prendre cette revendication comme un affront. Vouloir rester chez soi, s'y trouver bien, c'est dire aux autres que certains jours – certains jours seulement -, on préfère se passer de leur compagnie ; et cela pour se consacrer à des occupations ou, pire, à des absences d'occupations qui leur paraîtront incroyablement vaniteuses ou inconsistantes. Qui oserait refuser une invitation en expliquant en toute simplicité qu'il est mieux chez lui ? On le jugera capricieux, snob, égoïste, on l'accusera de jouer les divas, on se demandera pour qui il se prend. Mieux vaut trouver une excuse plus solide : on a du travail, on est un peu malade... A cet égard l'humanité n'a pas évolué du plus petit soubresaut depuis Sénèque, qui faisait déjà remarquer : « Personne ne revendique le droit d'être soi-même. On est parcimonieux s'il s'agit de garder intact son patrimoine ; mais quand il s'agit de perdre son temps, on est prodigue dans le seul domaine où l'avarice serait honorable ». Le tort que nous nous infligeons en nous refusant le droit à ses plages régulières de quant-à-soi, de recul, de lenteur et de plénitude rêveuse, en le refusant aux autres, est incommensurable. Ce n'est pas un état productif, ou pas toujours, mais c'est un état fécond, et même vital, qui permet la respiration de l'être, son ancrage dans le monde."

 

Chez soi, une odyssée de l'espace domestique de Mona Chollet, Editions La Découverte

Tag(s) : #Littérature, #Société, #Mona Chollet, #Chez Soi, #Lecture, #Féminisme

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