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« Tu veux venir faire des chabadabada demain soir avec moi au ciné ? ». Le chabadabada était ainsi entrer dans le vocabulaire commun. C'était une façon d'inviter l'autre à partager une séance obscure où sur une plage devenue célèbre un homme et une femme gambadaient dans le vent glacial normand sur un air de chabadabada 50 ans plus tôt. Ce chabadabada était entré dans nos vies naturellement. A différents moments de celles-ci, on disait chabadabada à nos interlocuteurs aussi bien pour railler l'amour que pour s'en enorgueillir. Ce mot devenu presque commun, mais à la force évocatrice supérieure, permettait à lui seul de définir le succès d'un film, d'un couple, d'un cinéaste et plus largement d'une certaine idée du cinéma français. Ma mère m'avait élevée dans la détestation du cinéma du cinéaste en question. Celui-ci traficotant « trop » à son goût, avec les chabadabada justement, les sensations faussement vraies et les mouvements de caméra. Mais mon père lui m'avait un jour montré cette dinguerie éphémère et puissante, tournée au petit jour dans la capitale à une époque où tout était encore possible. Une femme, un homme et deux avis contradictoires. Cette dinguerie lancée à toute berzingue dans les rues de Paris en question s'appelait « C'était un rendez-vous ».

C'était du Lelouch du pur et dur. De la vitesse, un plan séquence, des sensations plus vraies que nature et au final, au moment où on l'attend le moins un chabadabada final avec vue sur la ville dans toute sa splendeur, sous le regard bienveillant du Sacré-Coeur. Ce court-métrage est postérieur au plus célèbre des chabadabada le plus mythique du cinéaste. Il date de 76, soit dix ans plus tôt avant qu'un mec et une nana s'amourache stupidement superbement sur une plage. Un Homme et une femme qui fêtent ce mois-ci leurs 50 ans dans une version restaurée. Une version qu'on se devait de voir ou revoir pour son amour du cinéma français et de l'amour plus largement.

Chabadabada

Comme dans une majeure partie de la filmographie lelouchienne, Un Homme, Une Femme est une histoire d'amour, un chabadabada terriblement moderne pour l'époque, 66. Dans la France du Général, 68 n'a pas encore balancé un pavé dans le consensus et la sagesse nationale. Mais dans la France de la Nouvelle Vague sur le point de trépasser, un jeune cinéaste vient mettre une pierre à l’édification d'un cinéma empressé d'inventer son langage et de brouiller avec malice de préférence, les frontières entre la vérité et la fiction. Lelouch a chéri la jeunesse des Cahiers, l'ouverture magnifique d'Un Homme, Une Femme s'en fait l'écho divin. En plan fixe, Trintignant a le charme prétentieux d'un Belmondo dans A bout de souffle. Il entre dans sa voiture, cigarette aux lèvres, lunette de soleil sur le nez et demande avec une intonation de voix bien « belmondienne » à son chauffeur de l’emmener au port, puis au kart, puis finalement au golf, avant de prendre le volant et faire découvrir l'arnaque de cette première scène : le chauffeur n'est autre que son petit garçon. Le cinéma n'est pas la vie, mais une matière de s'en amuser, de la laisser être sublimé ou de faire entrer le sublime en elle. L'histoire est lancée, le tourbillon de la vie et de l'amour avec elle. Désormais aucun cinéphile ne pourra vivre l'expérience de Deauville sans Trintignant, des planches de Deauville sans cette image d'un travelling ébouriffant, sans ces deux-là sur une plage brumeuse comme la Normandie seule en a le secret et Lelouch la recette.

50 ans plus tard, le couple qui se forme dans une voiture en pleine nuit, dans des flash-back de leur vie amoureuse respective, attablé à une table à dévorer des crevettes ou se rapprochant sur un bateau en pleine mer, par tous ces gestes simples de la vie ce couple-là que le cinéma international nous envie, ce couple précieux n'a pas pris une ride car c'est Lelouch qui cadre. C'est Lelouch qui imprime notre rétine de la main de Trintignant frôlant le bras d'Anouk Aimée. C'est Lelouch imprime notre mémoire cinéphile de la bouche d'Anouk Aimée qui dit par télégramme « Je vous aime ». C'est Lelouch qui donne le cadre d'une histoire qui fait exploser le cadre de l'amour. L'amour n'est pas plus fort que tout, « l'amour est plus fort que nous » comme le dit la chanson désuète du film. Un Homme et une Femme est la définition même du chabadabada, le film l'a inventé (merci Francis Lai), et cet air qui flâne sur ce flux d'émotions prises en flagrant délit nous enivre d'amour même quand on n'en veut pas. Sur cette plage-là, sur cette route pluvieuse ou sur ce fameux télégramme on le laisse gagner sans hésiter. Un peu comme le couple à l'écran. C'est peut-être ça l'histoire du Lelouch des années 60-70 réussir à rendre beau son couple star avec ses qualités et ses défauts, d'une beauté supérieure parce que libre de n'en faire qu'à sa tête. N'importe quelle fille de 66, 76 ou 2016 devant le Trintignant de 66 se dira qu'elle n'a jamais vu homme plus charismatique, n'importe quel garçon devant la Anouk Aimée de 66 se dira qu'il n'a jamais vu femme plus séduisante. C'est ainsi. Lelouch filme ce qui a été filmé 1 000 fois depuis que le cinéma est : la naissance d'un amour et de deux corps qui s'apprivoisent. Rien de bien neuf donc mais pourtant l'amour n'a jamais été filmé (vécu, on ne s'est plus très bien) avec un tel cocktail de touchante franchise, exquise liberté et séduisante fantaisie. Depuis ce succès, Lelouch a filmé d'autres couples, Trintignant et Aimée ont formé d'autres couples, mais aucun n'a produit sur nos pauvres âmes nés trop tard une telle sensation, une telle émotion, ce chabadabada dans notre coeur.

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