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Cette semaine, le monsieur qui a écrit ton histoire a eu un prix. Le Prix Medicis. Ça ne veut rien dire un prix, mis à part une petite étiquette en plus sur un bouquin, une mise en avant du bouquin en question sur les étales des libraires. Mais peut-être que la petite étiquette influencera les visiteurs de librairies. Et peut-être que ta lecture influencera leur perception de la société. C'est ce que j'espère naïvement, bêtement. Que tu influenceras ne serait-ce qu'une personne à penser différemment la société, la justice. Et que tu influenceras une autre à ne plus voter Sarkozy. Je sais je peux toujours rêver...

 

J'ai parlé de toi à tout le monde autour de moi. A ton nom, à ton histoire, à ton souvenir tout le monde – pratiquement – rétorquait : « mais pourquoi tu lis ça ? ». Sous entendu : pourquoi tu t'infliges ça meuf ? Pour pas te zapper, pour comprendre la reproduction de la misère, pour endurer encore la douleur d'être deuxième sexe dans cette société patriarcale, pour détester bêtement encore plus Sarkozy, sa personne et ses méthodes, pour m'infliger une colère de plus, parce que tout simplement peut-être, entre toi et moi, il y avait ce vieux truc qu'on nous avait appris à l'école de journalisme, la loi de proximité. « Le lecteur lambda s'intéresse à ce qui se passe à proximité de lui ». Bullshit de l'école, tragédie de la vie. Et soudainement ça marchait tristement avec toi, pour moi. Tu avais perdu la vie dans un territoire où j'avais enterré des souvenirs heureux de vacances enfantines. Lire ta vie au cœur du pays de Retz, ce petit territoire nichée entre Nantes et l'estuaire de la Loire, c'était me le remémorer de manière bien triste et honteuse certainement.

 

Je ne t'ai pas lu parce que tu avais cette proximité avec mon enfance heureuse mais plutôt parce que un soir tard dans ma radio, une dame avait lu ce qu'un homme avait écrit sur toi (L'Heure Bleue de Laure Adler sur France Inter). Ou plutôt l'effet que ta tragédie avait eu sur lui, sur la reconnaissance de son genre. Il était historien, du genre qui sait qu'il n'y a pas de petites histoires mais hélas que de petites histoires qui racontent quelque chose de la grande. Il avait écrit à la page 333.

Les hommes, ce sont ceux qui règlent les disputes à coup de cutter, qui vous démontent à coups de poing, qui éjaculent dans le sopalin que vous devez tenir, qui vous poignardent, vous brisent le cou comme à un poulet. Pour eux, vous êtes soit un objet de plaisir, soit un souffre-douleur. Ou bien ce sont les ministres, les dirigeants, ceux qui parlent de vous, sur vous, à travers vous. A la fin ce sont toujours les hommes qui gagnent, parce qu'ils font de vous ce qu'ils veulent.

Laetitia ou la fin des hommes

C'était l'un des rares passages où il parlait de lui, de sa vie d'homme, de sa vision sinon sur 350 pages, il n'avait parlé que de toi. Car seule ta vie, ce qu'elle fut, ce qu'elle aurait pu être dans la France des années 2000 n'a intéressée son propos. « Je me suis dit que raconter la vie d'une fille du peuple massacrée à l'âge de 18 ans était un projet d'intérêt général, comme une mission de service public » écrit Ivan Jablonka dans les premières pages de son livre – difficile de classer le genre – Laetitia ou la fin des hommes. Pourquoi toi plus qu'une autre ? Parce que dans l'horreur, ton histoire dit quelque chose de la médiocrité de l'époque, de la société du spectacle aussi. Ironie du sort, à l'école de journalisme j'ai toujours méprisé le fait-divers pour les vautours qu'il attirait et la noirceur dont il se drapait. Lire le tien m'a fait réaliser la bêtise de mon mépris. « Un fait-divers n'est jamais un simple fait et n'a rien de divers ».

 

Ton histoire n'a rien de divers. Ton corps découpé, plongé au fond d'un lac, n'a rien de divers. Celui d'une jeune femme. Celui d'une gamine qui a grandit au foyer puis dans une famille d'accueil. Celui d'une enfant qui a vu son père frapper sa mère, l'a violer. Ton corps est celui qui a ressenti l'impuissance de pouvoir défendre sa mère, de ne pas avoir peur de son père. Celui d'une fille de la campagne, qui écoute Sexion d'Assaut, raconte son humeur sur Facebook, fait des selfies, roule en scooter, se lève tôt pour aller travailler dans le restaurant d'un village. Ton corps à un double, une jumelle violée par le père de la famille d'accueil. Ton corps n'a jamais cessé de comprendre la violence, la trahison qui l'encerclait. Ton corps est celui qui parfois ne comprends pas le monde autour de toi. Celui qui a été donné à deux garçons. Celui qui a été désiré, haï et privé de vie à jamais par un type récidiviste qui a collectionné les séjours en prison, violé une jeune fille, a été abandonné par sa mère, pris trop de drogues, bu trop d'alcool, écumé les mêmes lieux que toi et a finalement connu cette même misère de classe que toi. Mais à l'inverse des pages des journaux dédiés aux faits-divers, ce livre n'a qu'une héroïne : toi. Son élégance, sa nécessité est de ne jamais te cantonner au statut de victime. Car pour comprendre le drame, il ne faut pas le décortiquer, il faut décortiquer ta vie, ton chemin emprunté, les traumatismes qui le jonchent, les injustices sociétales qui l'ont crée et celles qui suivent ta mort. Mais n'allons pas trop vite.

Si son nom apparaît dans Wikipedia c'est sur la page de son meurtrier. Éclipsée par le célébrité qu'elle a offerte malgré elle à l'homme qui l'a tuée, elle est devenue l'aboutissement d'un parcours criminel, une réussite dans l'ordre du mal. Pouvoir du meurtrier sur sa victime : non seulement il lui retire la vie, mais il commande le cours de cette vie, qui désormais s'oriente vers la rencontre funeste, l'engrenage sans retour, le geste létal, l'outrage fait au corps, la mort tire la vie à elle. Je ne connais pas de récit de crime qui ne valorise le meurtrier aux dépens de la victime. Le meurtrier est là pour raconter, exprimer des regrets ou se vanter. De son procès, il est le point focal, sinon le héros. Je voudrais, au contraire, délivrer les femmes et les hommes de leur mort, les arracher au crime qui leur a fait perdre la vie et jusqu'à leur humanité. Non pas les honorer en tant que victimes, car c'est encore les renvoyer à leur fin ; simplement les rétablir dans leur existence. Témoigner pour eux. Ce livre n'a qu'une héroïne : Laetitia.

Sous la plume de cet homme historien, ton histoire renait, tu renais. Comme une héroïne. Car il faut être héroïne pour encaisser les traumatismes de l'enfance, les instabilités parentales, les foyers, les difficultés à l'école, les garçons aussi. Il faut être héroïne pour avoir des rêves dans ce pays de Retz à l'aube des années 2000. Ce territoire modeste où les gamins prennent le car tôt le matin pour l'école, se retrouvent au bistro ou sur la place du village le soir, n'ont pas d'autres horizons que cet estuaire gris, d'une beauté triste quand on observe de ce côté de La Loire, à Paimboeuf là où tu as grandi, les cheminées des raffineries de Donges. En témoignant de ton chemin avant le drame, en questionnant tes proches sur tes goûts et tes envies, l'auteur respecte chaque instant de ton existence, qui finalement est celle de tant de citoyens, ces existences qui m'évoquent celles d'un autre grand livre Les Lisières d'Olivier Adam. Cette vie ôtée dans la réalité, ce livre et son auteur Ivan Jablonka te la rend le temps en 367 pages. Sa façon de s'épancher délicatement sur ta vie bien avant ta mort injecte de la beauté bien avant l'horreur et l'inhumanité de ta mort. Car il faut bien y venir à l'horreur.

 

Laetitia. Tu portes le nom d'une chanson de Gainsbourg. Celle où le poète décortique un prénom. C'est ton corps qu'on a décortiqué. Lui, ton assassin, un multirécidiviste dont personne n'a pu oublier la tronche, les provocations, les mensonges, les manipulations. Je ne répéterai pas ce qu'il t'a fait, le feuilleton que ça a été dans l'Hexagone, dans la presse, dans ta famille reconstituée, dans le village. Je dirai simplement qu'on t'a ôté ta vie de jeune femme et qu'après on a piétiné ton corps pour des calculs électoralistes. On a récupéré ton prénom, abandonné ton nom, récupéré ton visage, abandonné ce que fut ta vie, juste garder ta mort pour agiter un vieux et rance slogan « La France a peur ». La France avait peur des multirécidivistes, du laxisme des juges mais pas de la reproduction de cette misères aux lisières des villes. Pas peur n'ont plus de ces féminicides à répétition. Ta précieuse mort a servi à accuser, à effrayer, à remplir les urnes. Pour remplir les urnes, Sarkozy (alors président de la République) établit un lien d'égalité entre la responsabilité des magistrats et des criminels, il attribut à tous deux ton meurtre.

Quelles que soient leurs motivations – calculs électoralistes, convictions anticorporatistes, rhétorique anti-élites, parcours personnel – les charges de Sarkozy révèlent du populisme. Elles désignent à la vindicte publique des professionnels qui, tout bien pesé, sont plutôt des victimes. Leur mise en accusation fera naître chez eux le sentiment d'une double injustice : non seulement ils n'ont pas les moyens de travailler correctement mais en plus on leur impute un crime. Au lieu d'analyser le problème à froid, le président a choisi la politique du bouc émissaire, qui consiste à designer des coupables au sein de la société et à « annoncer » des sanctions en réponse à des « fautes » individuelles et collectives. L'affaire Laetitia révèle tout un art de gouverner : dresser la majorité contre une minorité, notamment pour faire oublier ses propres erreurs, mais pour souder le peuple contre un ennemi supposé (le juge, le jeune de cité, le sans-papiers, etc).

Là est la vraie rupture de Nicolas Sarkozy avec ses prédécesseurs : par delà leurs différences De Gaulle et Mitterrand avait la volonté de rassembler, c'est-à-dire de mettre en valeur ce qui unit les Français. C'est désormais le contraire. Sous Sarkozy les pouvoirs publics ne sont plus des régulateurs de la paix sociale. La criminopopulisme des années Laetitia trahit la recherche de la division, l'installation de la méfiance et de la haine dans le corps social – un président de la république blessant la République.

Dans ce « roman documentaire » il n'y pas que ta vie décortiquée, il y a la République blessée en arrière-plan, et devant le boulevard ouvert aux charognards de toute sorte. Jablonka nous décrit une une du Charlie d'alors : un dessin représentant Nicolas Sarkozy en vautour avec l'un des bras de Laetitia dans le bec, en légende on peut lire « Démembrée par un barbare, récupérée par un charognard ». Son œil d'historien se faufile partout, auprès des familles, des avocats, des flics, des juges, des amis et de cette sœur jumelle Jessica, différente et aimante comme l'est souvent une soeur, elle qui survivra et tentera de vivre en femme libre. Bien qu'il raconte la monstruosité de la réalité, d'avant, de pendant et d'après le crime de Laetitia, ce « roman vrai » est merveilleux à lire, oui merveilleux car d'une intelligence rare, précieuse, bienveillante. Cette bienveillance qui quitte le monde à cause des charognards. La plume de Jablonka s'avère d'une finesse et d'une élégance incroyable pour mettre de l'humanité dans ce moment où c'est justement « la fin des hommes ». Il fait renaître la jeune fille de Pornic qui avait toute la vie devant elle pour contredire son destin, il braque sa plume d'écrivain son savoir d'historien sur cette portion de France, tant semblable à d'autres qui vit dans l'ombre des grandes villes de province. Il injecte du recul, de la douceur et un savoir immense sur la justice, l'histoire des femmes, des luttes dans cet instant où tout n'était que monde de brutes, monde de violence et de vengeance. Il sauve les hommes de leur fin en leur offrant une lumière précieuse sur ce fait divers qui n'avait rien de divers, qui disait juste l'état de la société française de l'époque.

Tag(s) : #Littérature, #Ivan Jablonka, #Prix Médicis, #Rentrée Littéraire, #Féminisme, #Féminicide, #Laetitia, #Histoires et pensées du Deuxième Sexe

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