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« Fais gonfler les biceps de ta cervelle, meuf ». C'est ce que semble me dire le bouquin qui m'a accompagné un peu partout ces derniers jours. Sur sa couverture , une statue le sein à l'air gonfle son biceps sur lequel vient se pendre le joli « O » de gros mot. L'objet du désir est joyeusement féministe, c'est un abécédaire moderne du féminisme signé par la journaliste Clarence Edgard-Rosa, spécialiste des féminismes et des questions de genre et de sexualité, auteure entre autres de l'excellent blog Poulet Rotique. Si je devais résumer l'objet, je dirais qu'il donne tout simplement envie de clamer des gros mots. Partant du constat que le « féminisme » est encore considéré comme un gros mot – et par le deuxième sexe compris – et combien il est complexe pour tous de se retrouver dans la jungle des courants féministes, l'auteure nous guide dans ce dédale de termes propre à la culture féministe pour mieux expliquer le féminisme dans ses grandes largesses. En redécouvrant (ou en découvrant selon les pages) ces termes, nos biceps de la cervelle travaillent pour s'éprendre du sujet (pour celles et ceux qui ont encore quelques réticences à fédérer à la cause) ou pour rassasier et améliorer son éternel féminisme pour les plus expérimenté(e)s. Car s'il y a bien une chose que nous prouve ce bouquin c'est combien le féminisme est vivant. Et vivant c'est mieux que tendance en terme de temporalité. Tant mieux si le féminisme s'affiche dans un clip d'une pop star en body ou sur un t-shirt à l'élégance nonchalante dans un défilé de mode, mais c'est encore mieux quand on sait de quoi on parle, quand on connaît les enjeux de cette cause d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Voilà que je te parle de féminisme de manière un peu pompeuse. Tout ce que ne fait pas Clarence Edgard-Rosa, t'es rassurée hein ? Chaque définition présente dans son livre est résolument « moderne et joyeuse ». Elle prouve que le féminisme est un combat de tous les instants surtout avec toi-même dans ta petite caboche. Un combat qui demande sans arrêt de « détricoter » au quotidien. Activité exténuante mais aussi hallucinante pour réaliser combien l'inégalité est à chaque coin de rue, dans chacun de nos gestes. Au terme allié (les alliés sont ceux qui soutiennent un groupe discriminé dans sa lutte, sans en faire partie), elle écrit :

 

« Les femmes détricotent les constructions sociales qui les aliènent, à vous de faire votre lot de détricotage. Enfin la chose la plus incroyablement efficace que vous puissiez faire, cher allié, est de signaler leurs boulettes à vos semblables. Bizarrement ça a un sacré impact. »

 

 

A travers cet abécédaire, Clarence Edgard-Rosa livre un outil de formation à la pensée féministe. Un outil efficace, en phase avec l'époque, dramatique dans les faits mais dans lequel elle glisse pas mal d'humour noir. Ouais en lisant ces pages parfois on se marre d'un bon pied de nez au patriarcat pour ne pas avoir envie de fracasser la terre entière la page suivante. L'auteure nous y apprend surtout qu'il y a les boulettes des semblables quotidiennes, familiales, amicales, marketées (la drague lourde, les pubs sexistes, le diktat de la beauté, le bimarketing, l'injonction au sourire, le double standard qui consiste à valoriser la sexualité chez les garçons et la sanctionner chez les filles, l'hypersexualisation) les boulettes incrustées dans nos cervelles et puis le paquet d'injustices dramatiques de l'histoire, les chiffres effrayants, les dires de Freud (docteur qui prend cher heureusement dans ses pages), la gueule des médecins au XVIII ème quand ils comprennent que le clitoris ne sert en rien à la « tambouille reproductive » et évacue aussitôt la question, laissant pour des siècles la question du plaisir féminin au placard, les féminicides traités comme des faits divers glauques et banals, le nombre de nanas qui détestent leur corps (96 % des femmes déclarent avoir détesté leur corps au moins une fois dans leur vie et 70 % désiraient en changer une partie, apprend t-on à la définition du mot beauté), les exemples de victims blaming notamment aux Etats-Unis (phénomène qui consiste à tenir pour responsables les femmes lorsqu'elles sont victimes d'abus ou d'agression est un principe aussi immonde que répandu. Exemple ?Un type vous a traitée de salope das la rue ? Ouais mais en même temps vous portiez une mini jupe). La liste est longue et tristement agréable à découvrir car finement documenté en exemples tragiques, en bons mots (exemple entre autres perles : « C'est vous qui décidez de ce qui se passe dans votre culotte Freud et les autres ne sont pas invités à la fête »), en renvois vers des lectures importantes et fécondes pour la pensée féministe. En fait ce bouquin explique grosso modo, la nécessité de déconstruire/ détricoter au quotidien pour comprendre qu'il n'y a pas de petites violences faites aux femmes. A la définition du terme « Continum » où l'auteure nous explique que si les violences faites aux femmes ont des degrés de gravité bien différents, elles illustrent le même mécanisme de domination et de dénigrement des femmes, autrement dit « il n'existe pas de petites violences sexistes, mais un système et un climat de violence sexiste ».

Révise ton féminisme avec un abécédaire férocement moderne et joyeux

Délicieusement décalé et intelligent, cet abécédaire très complet définit ce qui solidifie, justifie le féminisme à l'époque où on free le nipple sur Instagram, où l'on se demande ce que vaut le féminisme de Beyonce, où des gens manifestent contre l'IVG, où le burkini déchaîne les passions, où l'on nous vend les spices girls comme un truc hype et marquant dans le girl power alors qu'il n'y a pas plus marketé que Posh et ses copines, où l'expression « t'as du clito » choque certains, où des nanas sont tous les jours moins payées que les hommes et sortent dans la rue pour manifester, où des applis nous abreuvent de rencontres sans lendemain en nous faisons croire à la mascarade du grand amour, où l'on nous demande d'être toujours plus belles, minces et désirables alors qu'on croit juste se le demander à nous-même, où la Journée des droits de femmes c'est bêtement transformée en sorte de célébration de la meuf, où marcher dans la ville la nuit nous rassure peu, bref à une époque où le système sexiste est encore solidement et tristement en activité. Ce livre devrait se caser dans une des étagères de notre cervelle. Ainsi dès que notre esprit patriarcal contre lequel on lutte reprendrait rapidement le dessus – hélas ça arrive régulièrement -, le livre viendrait l'assommer avec ces définitions souvent edifiantes et passionnantes. Bref, tu as compris le message : « Fais gonfler les biceps de ta cervelle, meuf »

Révise ton féminisme avec un abécédaire férocement moderne et joyeux
Tag(s) : #Féminisme, #Clarence Edgard Rosa, #abécédaire, #Histoires et pensées du Deuxième Sexe

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