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Et si on commençait par un mauvais jeu de mot. C'était « divin ». Divin parce que incroyablement vivant alors qu'on cherche à tuer ce qui est le sujet de ce film. Mais c'est quoi le sujet d'ailleurs ? La banlieue, la femme, la société libérale, la pauvreté, l'immigration ? Un peu de tout ça. Surtout de tout ça. De ce cocktail explosif, de cette injustice permanente pour les uns créée par les autres, de cette machine infernale, cercle vicieux semblant sans fin, de ce qui a tout moment peu déchaîner les foudres des commentateurs. Il y a tellement de commentaires à faire sur ce film « divin », tellement d'écueils à éviter aussi en commentant. « Divine a du clito », c'est le premier écueil et on y tombe avec consentement. On se le répète en boucle ce petit mot balancé par Houda Benyamina à Cannes devant un parterre de convaincus et de sceptiques coincés. Clito, clito, clito. On dit d'une meuf qu'elle a des couilles. Il m'arrive même de dire je m'en bats les couilles. Mais jamais moi ou d'autres ne causent, jurent clito. Jamais le clito ne s'impose. Jamais on ne dira « il ou elle a du clito ». Aussi le premier mérite de divine est de le réhabiliter ce beau mot que pas grand monde n'est capable de placer sur la carte de l'anatomie féminine. Le clito dans Divines on le retrouve dans la bouche de la dealeuse qui félicite sa nouvelle recrue par un jouissif et encourageant « j'aime bien, t'as du clito » équivalent faut-il le préciser du classique « j'aime bien t'as des couilles ». En une réplique, les codes classiques sont dégommés. Et ça suffirait presque pour nous emballer.

Divines, le film qui a du clito (et beaucoup d'autres choses encore)

La fille n'a pas des couilles, elle a du clito. Le boss du deal et son dealer n'ont plus des couilles mais des clitos. La situation aussi cliché soit-elle a quelque chose de neuf puisqu'il s'agit de nanas coincées en banlieue qui désirent dominer le monde et faire de la « money, money, money ». Égalité des désirs : sortir des blocs, du bidonville coincé entre l'autoroute et la cité même pour la sublime héroïne Dounia, et peu importe si c'est en se salissant les mains par la drogue comme celle qui va l'embaucher dans son deal, hallucinante Rebecca, et l'entraîner sur la mauvaise pente. Peu importe si c'est pour dominer avec le fric comme le système libéral qui les a plongé elle et sa mère à la périphérie de la société. Rebecca lui enseignera d'ailleurs quelques règles basiques : « Il faut oser être riche, regarde moi j'ose être blindée ». Le fric comme moteur et la rage comme méthode, tel sera le parcours éphémère de Dounia en costume de petite frappe. Lors de la scène d'ouverture, l'héroïne scotche d'emblée dans une scène magistrale où en plein cours, elle dit tout haut ce que gamines de banlieue et d'ailleurs auraient légitimité à penser tout bas. Gamine d'en bas, de la classe reléguée, celle qui n'a pas le droit de rêver à mieux qu'un minable SMIC et encore. Sa prof la vire alors de la classe mais au fond chacun sait que cette colère rageuse sans filtres est d'une vérité tragique. La tragédie est en marche et prend l'orientation de la mauvaise pente. A vrai dire bonne ou mauvaise, Dounia n'en a rien à cogner du moment qu'on lui offre au bout la possibilité de faire du blé, sauver sa mère et vivre heureuse avec sa meilleure (et formidable) amie Mamounia. Liaison classique adolescente, à la vie à la mort, où on se protège, se chamaille et s'enveloppe de réconfort quand personne d'autres que cet autre si précieux ne peut comprendre à quoi on aspire. Dounia aspire à conquérir le monde qui la domine, celui de l'argent. Mamounia aimante la comprend terriblement. La réalisatrice prend le temps de filmer cette amitié forte toujours prête à en découdre et à en rire aux éclats. L'une est rageuse, l'autre tendre et ensemble, elles livrent les instants les plus tordants et meurtris de ce récit qui, du drame social bascule au polar sombre inattendu.

Divines, le film qui a du clito (et beaucoup d'autres choses encore)

Cette réalisatrice, ces deux actrices (Uda Benyamina et Deborah Lukumuena) avec lesquelles on rit de si bon cœur et chiale à n'en plus finir, ces clitos vengeurs, animés, inspirés, follement électriques braquent ensemble l'inégalité verbale et imposent leur franc-parler, réparent une injustice et réhabilitent l'égalité. Ensemble, elles comblent le cinéphile en attente d'un propos politique et inspiré dans le cinéma français. Ce propos gueulard qui ne sera pas du goût des cinéphiles qui apprécient le silence et les poses. Pour eux, il faudra repasser (et apprendre que élever le ton, mettre des coups n'est pas forcément synonyme de vulgarité). Dans Divines le propos social ou politique sert la technique cinématographique constamment. La forme baise enfin avec le fond pour faire naître des scènes marquantes (une balade improvisée, mimée en Ferrari fantasmée dans les rues de Phuket en bas des blocs de béton par exemple). Cet équilibre entre propos social et politique et proposition de cinéma place très vite Divines en tête de course devant les autres films catalogués à cet espace urbain. La réalisatrice accompagnée de sa bande d'actrices divines déglinguent les clichés qui traînent en bas des barres de béton en même temps qu'elles les assument en cœur, en riant fort à des blagues hilarantes ou en hurlant de rage face à des réalités effarantes. La fin est stupéfiante, elle annonce ou confirme, une tragédie qui ne connaît pas de fin que cet éternel cercle vicieux. Bluffant de sincérité, Divines est à classer dans la rangée des films coup de poing, qui vous mitraille des répliques et des scènes qui ne sont pas prêtes de quitter aussi bien la sphère cinéphilique de votre cerveau que la sphère concernée par un monde qui court à sa perte. Un autre film coup de poing ne disait-il pas d'ailleurs l'important ce n'est pas la chute mais l’atterrissage ?

Tag(s) : #Cinéma, #Divines, #Festival de Cannes, #Houda Benyamina

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