Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Tout le monde a déserté la ville. La cohue et la course ont laissé place à un temps qui s'étire , à des brouhahaha en voie d'extinction. Dans la journée, on arrive même à avoir le temps de se poser cette question incongrue le reste de l'année : « Que vais-je faire ce soir ? ». Une sorte de « qu'est ce que je peux faire je ne sais pas quoi faire » version aoûtienne. En août la meilleure soirée pourrait se résumer à un verre de vin, accompagné de Jacques Chancel et de l'invité de son choix. Jacques qui ? Un Jacques du temps où on prenait le temps justement pour les têtes-à-têtes. Un temps où il n'était pas question de changer toutes les 5 minutes d'invités, d'insérer des pastilles ou des pages de pubs pour tenir en éveil son auditeur. Ami, entends-tu le chant du c'était mieux avant ? En tous cas ça donne clairement l'impression que ça l'était. Tout l'été, du lundi au vendredi 23 heures, France Inter diffuse une émission d'un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître. Radioscopie a existé sur les ondes de l'année où l'on se réveilla contre ce bon vieux Général, 1968 et quelques pavés, à l'année qui suivit l'arrivée du premier président de la République de gauche, 1982 et quelques premières déceptions. Deux décennies qu'on peut qualifier « de qualité ». Aux manettes de l'émission, son créateur : Jacques Chancel. Pas de rires aux éclats, de grandes courbettes ou d'attaques frontales : juste le ton chaud de la voix du grand monsieur et la bienveillance parfois teintée d'insolence de ses questions. La question est de scruter de grands personnages de tous bords (politique, littérature, cinéma...). La question plus large est de scruter l'âme humaine à une époque où celle-ci gagne en liberté, s'abreuve de belles idées et n'a pas fini d'en découdre avec la vie. A l'époque où elle a dû traverser avant d'en arriver là les ténèbres d'une autre époque. La guerre.

 

Urban Outfitters

Urban Outfitters

Écouter Radioscopie aujourd'hui c'est certifier que oui, d'une certaine manière c'était mieux avant. Côté intervieweur comme interviewé. Ce tête-à-tête dont seul l'auditeur était le spectateur privilégié s'ouvrait sur une petite merveille de Georges Delerue (compositeur entre autres du fameux thème du Mépris de Godard), Chancel prononçait alors le nom de son émission, et l'invité son propre nom. Le rendez-vous était lancé. Une heure pour dire qui la personnalité était, une heure pour se comprendre un peu mieux au fur et à mesure où l'on comprend l'autre et sa vision du monde. L'itinéraire de route était tracé par le sage Chancel, son charme consistait à ne jamais coincé l'interviewé mais à l'amener jusqu'à lui en douceur pour en ressortir le meilleur, la phrase qui ferait mouche, qu'on annoterai dans un coin de notre tête. Au micro de Jacques Chancel, une génération « de chanceux intellectuellement » défilent (l'expression est empruntée à un certain Michel Rocard et elle colle parfaitement aux interviewés d'alors). Ils s'appellent Françoise Giroud, Françoise Sagan, Jean Ferrat, Simone Signoret, François Truffaut, Simone Veil entre autres. Ils racontent des choses que l'on sait bien évidemment déjà quand on les aime de près ou de loin. Mais des choses dépouillées de leur art respectif. La pensée ne se délivre pas dans une chanson, un livre ou un film cette fois-ci mais dans le face à face, la confidence, ce qui la rend plus précieuse car elle est confiée à l'état brut, et celui-ci lui confère une force supérieure. Sagan considère que les gens ont une vie de chien et qu'ils ont bien raison de protester. Truffaut avoue ne s'intéresser qu'aux gens qui vibrent donc qui doutent. Françoise Giroud ironise sur les hommes qui sont plus prêts à accepter la polygamie que l'égalité. Simone Veil dit ne pas croire en l'égalité, qu'elle est impossible. Ces confessions d'hier livrées à une heure tardive (ce qui ajoute clairement à leur charme) font tristement, joyeusement, bordéliquement échos à aujourd'hui. Radioscopie auscultait les personnalités de l'époque pour fournir une radiographie de l'époque, valable pour la nôtre. Au fil des entretiens, des nuits passées à écouter les invités faire escale chez Chancel, je suis prise d'une effroyable crise du c'était mieux avant et la crise m'aveugle. Je me dis qu'aucune femme politique n'a la sincérité de Simone Veil qui confesse qu'elle aurait aimé être une femme superficielle, frivole, mais qu'elle n'y arrive pas. Qu'aucune écrivaine – heureusement – n'oserait se laisser aller comme Sagan à cet avis tranché sur les militantes « les femmes ne sont pas faites pour être des suffragettes, elles sont faites pour être douces et agréables, il faut laisser le reste aux hommes ». Qu'aucune femme, journaliste ou autre n'aurait la rigueur de vie de Françoise Giroud et de « son interdiction de se laisser aller à la tristesse ». Enfin qu'aucun journaliste n'oserait dire à un type comme Ferrat que quand il se laisse aller à la tirade engagée en politique ça le gêne profondément comme le fait Chancel. A l'heure des mauvaises nouvelles sans interruption, la rediffusion de Radioscopie nous rappelle la nécessité de prendre le temps, d'instaurer de la douceur sans faire taire l'insolence, c'est ainsi que naissent les plus belles confessions, les plus chouettes complexités et perspectives de pensée.

 

Pour retrouver toutes les émissions redifusées de Radioscopie rendez-vous par ici

En guise de cadeau estival pour compléter les nuits aoûtiennes en panne de sommeil, le trss nostalgique de l'excellent Prieur de la Marne avec du Radioscopie et la voix de Jacques Chancel dedans (mix réalisé pour Brain Magazine)

Tag(s) : #Chroniques de l'asphalte, #France Inter, #Radio, #Radioscopie, #Jacques Chancel, #été

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :