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« Tu vas encore voir Delerm ? Mais pourquoi ? » Parce que c'est comme un épisode d'Antoine Doinel. On a beau connaître par cœur les répliques échappées de la bouche de Jean-Pierre Léaud, dictées par Truffaut, au fond les réétendre c'est comme réétendre la petite musique de son cœur. Réinjecter de la sensibilité, de la poésie, de l'humour à sa réalité. La musique de Vincent Delerm se confond depuis ses débuts au cinéma, et plus précisément au cinéma de François Truffaut et plus largement à l'âge d'or du cinéma français (prenez le mitan des années 50 jusqu'à celui des années 70 pour comprendre). Si bien que comme pour le cinéma de Truffaut en l'écoutant, les pistes sont brouillées. Explications. Quand on écoute Delerm, comme quand on regarde Antoine Doinel, on ne sait plus si c'est eux qui ont imité la vie à la perfection ou la vie qui a eu le chic de les imiter de temps en temps. Merci à eux, ou à elle, on ne sait trop. Pour toutes ces raisons, d'un amour prioritaire envers Delerm, Doinel, Truffaut et la vie de temps en temps quand même, il était plus que normal d'assister à ce concert un peu spécial. Un peu, car 1/ enregistré pour une radio (Europe 1) 2/ dans une vraie salle de spectacle (Le Comedia) 3/ avec comme unique règle : un thème adapté à l’œuvre. Dans cette œuvre musicale, où l'on croise Alvy Singer draguant à Manhattan, un homme à Deauville s'émouvant du télégramme d'une femme, Antoine Doinel draguant Fabienne Tabard dans les rues de Paris et enfin et surtout Fanny Ardant sans Depardieu, pour tous ces exemples, il était bien naturel de faire de ce concert particulier un hommage au cinéma dans ses grandes largeurs. Le terme hommage n'est pas le meilleur d'ailleurs. Il transpire l'académisme, l'emmerdement, la neurasthénie (terme que mon entourage adore accoler à Delerm, mais un jour je penserais à changer d'entourage et pas de chanteurs préférés). Il n'y a pas plus faux que cet avis, il n'y a pas plus sensible et joyeux qu'un concert de Delerm... pour les amoureux du cinéma français, ici se place certainement la nuance. Peut-être que le jeune homme plus très jeune, à en croire ses cheveux poivre et sel, a compris très tôt qu'entre deux drames amoureux chantés au piano, il allait falloir faire preuve d'un humour digne d'un Doinel pour ne pas totalement affecter son public. Sensible, maladroit et intelligent tel est encore une fois le Delerm sur scène. Didactique aussi pour faire comprendre à son public le thème de la soirée et comment celui-ci allait devoir agir tout le long de la soirée pour cause de concert enregistré. Ce soir-là encore une fois, son public d'avertis pervertis à l'amour du cinéma, se comportera comme toujours : chantant de bon cœur, applaudissant à chaque refrain et obéissant pour participer à ce cinéma très vivant de Delerm. L'artiste leur fera répéter quelques phrases (cultes) pour se mettre dans l'ambiance et saisir les différentes intonations à imiter. Et d'emblée, on se sentira privilégié de savoir d'où viennent ces bijoux de la langue, ce qu'ils signifient dans le cinéma français mais aussi dans nos vies, dans ses premières fois où l'on a entendu Anna Karina se baladant sur une plage et chantonner des « Qu'est-ce que je peux faire ? J'sais pas quoi faire ? », Bourvil en rade comme d'habitude demander à De Funès « Bah c'est sûr qu'elle va marcher beaucoup moins bien maintenant » et l'inoubliable Lucien (Christophe Bourseiller) à la porte de Marthe (Danièle Delorme) dire avec passion « J'aime vos seins ». Entendre ce simple murmure d'un « j'aime vos seins » répété par une salle entière et joueuse suffit à planter le décor de ce moment intime de deux heures généreuses. Deux heures où Vincent Delerm a glané dans son répertoire des chansons clin d’œil au cinéma qu'il aime tant et qui nourrit ses textes à chaque nouvel abum, des clins d’œil tirés par les cheveux parfois que les spectateurs se feront un plaisir d'applaudir à tout rompre comme cet amour adolescent pour Le Grand Bleu et Eric Serra qui déboucha fatalement sur les filles de 1973 qui n'ont, hélas pour elle, plus trente ans en 2016. Entre toutes ces histoires d'amour qui se font, se défont, se courent après, se succèdent, entre toutes ces petites choses de la vie dont on se fout habituellement, il y avait la verve de Delerm, l'amoureux du bon mot, des émotions, l'étudiant en lettres qui consacra sa thèse sur la force littéraire du cinéma de Truffaut. Chacune de ses chansons en rapport avec le sujet se ponctuait, comme souvent chez l'artiste, d'anecdotes de vie et de cinéma. Souvent drôle, toujours tendre, Delerm expliqua comment aller au cinéma jeune, lui permettait a priori d'apprendre plus vite les choses de la vie. Il y a d'ailleurs dans ce concert un très émouvant clin d’œil aux Choses de la vie, à Romy et sa chanson d'Hélène (avec une jolie surprise à la clé). Il y aussi un hommage au délicat Diabolo Menthe de Diane Kurys, au doux Dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier, à l'élégance noire de François de Roubaix, compositeur de génie pour films où généralement Ventura se baladait en imperméable dans des rues parisiennes grises. Sans oublier l'inévitable Un Homme, une femme et son mélancolique et impensable Deauville sans Trintignant. Puis forcément Truffaut, son héros. On se répète, et on se répétera sûrement toujours, comme l'attachement de Delerm au réalisateur des 400 coups mais chaque chanson de Delerm est truffaldienne. Car des garçons veulent y coucher avec des filles. Des noms de rue, des noms métro ponctuent les situations. Des garçons rencontrent leur beaux-parents. Rêvassent aux terrasses des cafés. Font deux pas en avant puis trois pas en arrière. Hésitent remarqueblement. Puis voient les filles passer. C'est parisien, c'est truffaldien, c'est delermien. Ça n'invente rien, me dira t-on. Ce à quoi je répondrais : mais ça dit tout de la beauté de ces instants, ça dessine toute leur sensibilité exquise, ça les fixe à jamais dans nos mémoires sensorielles alors qu'ils sont si furtifs. Quand il fait beau à Paris, je pense à une chanson de Delerm. Quand je me balade sur les quais des bouquinistes, je pense à une chanson de Delerm. Quand je suis sur le point de bien vouloir aimer quelqu'un, je pense à une chanson de Delerm. Pour introduire sa reprise de « L'amour en fuite » chanson écrite par Souchon pour le dernier épisode de la saga d'Antoine Doinel, Delerm mis en scène les choses avec une grande justesse. Le public entendit alors voix d'un Souchon tout sauf bidon, celle d'un éternel gamin pas bien blindé contre les choses de la vie, lire cette lettre magnifique que Truffaut lui envoya pour le remercier de sa chanson en 1879. « Le film est une lettre. Votre chanson est son enveloppe » disait-il. Cet énième soir à écouter Vincent Delerm, à revoir en mémoire mes films préférés et à ressentir de nouveau tout ce qu'ils m'ont fait éprouver, et je peux dire que les chansons Delerm sont de belles enveloppes pour nos vies. Tendres, bienveillantes, cabossées mais jamais déchiquetées.

Delerm fait son cinéma
Tag(s) : #vincent delerm, #Musique, #Cinéma, #concert, #europe 1, #live, #Truffaut, #jean pierre léaud, #antoine doinel

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