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L'insoutenable légèreté des années 80 s'expose au Centre Pompidou jusqu'au 23 mai. Une rétrospective où coiffes punk, beautés black et visages fantômes hantent les images et les sons d'une décennie qui a vu crever son peu d'espace rêves avec l'élégance de l'ironie. Chronique particulière d'une décennie atomique qui n'a su relever ce défi commun à bien des générations, celui de changer le monde.

 

C'est quoi les années 80 si ce n'est le début de la fin ? Certes, un mur tombe et une vieille union triomphe à la fin, mais cela ne suffit pas à les regarder avec des paillettes dans les yeux trente ans plus tard. Ce regard que l'on adresse si bien à leurs cousines éloignées, les sixties ou les seventies. Il y a bien une explication à cette injustice. Les années 80 incarnent le tombeau de la légèreté, de l'insoutenable légèreté. La dernière ligne droite manquée d'un monde meilleur et de ses révoltes façonnées par ces rêveurs de hippies puis ces nihilistes de punk dans les épisodes précédents. Dans le caveau des années 80, le vieux monde qui espérait tant de sa gauche et du reste ne repose pas en paix, camarade. Parce que trente ans plus tard, on lui en veut encore de s'être tué et tu lentement devant les maux de son époque. Pour compagne de son long sommeil de plomb, à ses côtés, repose la légèreté fracassée par une flopée de mots sapés comme des monstres. Sida, crise, capitalisme, Thatcher, choc pétrolier, génocides encore. Vous me direz, chaque décennie a son lot d'atrocités. Alors pourquoi celle-ci plus qu'une autre ? Les eightees comme on aime à les appeler aujourd'hui pour les rendre affreusement tendance ont la carrure du sursis que personne n'a été capable de saisir. Une douce trêve où le monde ne se faisait plus sur les bancs de la fac ou au café du coin mais dans les clubs branchés où tout doucement, semblait-il, tous allaient avoir enfin le droit d'exister sur un pied d'égalité de la fille au garçon, de l'homo à l'hétéro, du black au blanc en passant par le reubeu. La différence allait enfin l'ouvrir, c'est peut-être la seule qualité à reconnaître à cette décennie. Ou plutôt la dernière illusion. Comme une étrange contrepartie à la possibilité de cet individu enfin promu, le collectif allait s'effacer et ses rêves avec au profit de l'individualisme. Ils allaient se laisser amoindrir, rétrécir, dicter leur unique règle de conduite : le compromis. Apprendre à faire des compromis avec les crises, le capitalisme, le chômage, les mauvaises nouvelles. Voilà ce qu'une enfant de la fin des années 80 a dans les yeux en les dévisageant dans cette salle du sous-sol du Centre Pompidou, face aux images de cette parenthèse amère. C'est à partir de cette décennie que ça foire, côté progrès.

L'insoutenable légèreté des années 80

 

 

La légèreté d'Elli l'annonçait pourtant. Avec son regard impassible, la poupée nonchalante et son Jacno chantait « L'âge atomique ». Quand on me parle de ce chiffre, tout moche 80, maintenant que je suis en âge de comprendre, comprendre la gauche, la désillusion des miens, et le monde tel qu'il semble nous exploser à la gueule aujourd'hui, je ne souhaite retenir qu'elle. Elle qui chante sans grande émotion apparente la catastrophe annoncée. Elle qui plaque sa légèreté, son déhanchement robotique, sur le drame sur le point d'advenir. « Moi, je ne veux pas mourir, je ne sais pas vers où courir, ça va barder ». Ça va barder et elle reste là, à chanter l'amour souvent et l'âge atomique surtout. Dans cette rétrospective consacrée à cette décennie, il manque Elli et son Jacno. Un son ou ne serait-ce qu'une image de ces deux amoureux solitaires qui vivent « vraiment une drôle d'époque ». Celle où il n'est plus question d'être énervé mais seulement léger. Être légèrement décadent comme seule arme contre le temps. Si la posture des décennies passées se construisaient sur la fièvre des barricades et des hymnes rock, celle-ci consiste à faire passer la fièvre avec de la new wave et des artifices. Les années 80 engendrent des images factices et exubérantes. Entre fiction et réalité, un nouveau surréalisme se dessine en même temps que le règne de la couleur acquis enfin ses droits. Il est pop, kitsch, criard. Il a la gueule de la beauté Grace Jones revue par Jean-Paul Goude. Le sourire en coin chopé par Martin Parr devant le tableau d'une mère so british conservatrice à côté d'une fille au look so punk. La sagesse d'un train-train quotidien, d'une consommation triomphante dans une photo rassemblant un papa, une maman et forcément un bébé sur les genoux. Enfin, il a le look d'un début du trouble dans le genre. Un truc excitant parce qu'inédit. Il a la gueule d'ange et mutine de Daho capturé pour l'éternité par le duo Pierre&Gilles pour l'album qui le fera entrer au Panthéon de la chanson française, La Notte, La Notte en 1984. Il y aussi le visage blasé de Pascale Ogier. L'héroïne des Nuits de la pleine lune de Rohmer fait acte de présence sur un écran de la salle qui diffuse son fantôme en boucle dans un court-métrage de Unglee, Radio Serpent, tourné en 1980. Elle a disparu des radars depuis 1984, une disparition brutale, ironie du sort, c'est son cœur qui a lâché. Walkman sur les oreilles, jean taille haute, regard vacillant entre mélancolie et mépris, la fille des nuits de pleine lune incarne les années 80 au même titre que les Elli&Jacno et les Daho. Elle est là avec tout son attirail de jeune branchée, présente et absente du monde à la fois. Une Pascale dans une bulle pour se protéger d'un monde déjà à la dérive. Dans le Grand Sommeil, Daho dans de beaux draps ne chantait-il pas « Tout ce qui se passe dehors m'indiffère, que le monde saute ce n'est pas mon affaire » ?

L'insoutenable légèreté des années 80
Tag(s) : #Exposition, #Musique, #photographie, #années 80, #Centre Pompidou, #Elli&Jacno, #Etienne Daho

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