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Par où commencer ? Par planter le décor d'abord. Chose que le cinéma français n'aime point trop. Prendre son temps pour comprendre l'être bien installé dans la vie, et ce sous toutes les coutures. Nathalie (Isabelle Huppert) l'est indéniablement. Prof de philosophie, elle aime passionnément son métier et s'évertue avec ardeur à donner les clés de cet art précieux à ses élèves. Mariée à un enseignant aux idées beaucoup plus conservatrices que les siennes, elle doit gérer également deux grands enfants et une mère qui n'a plus toute sa tête (Edith Scob exceptionnelle, comme souvent). Mia Hansen Love prend son temps pour dessiner avec délicatesse l'univers de cette quinqua qui court partout et pour tous. Jamais elle n'explique que cette femme, semblable à bien d'autres, s'oublie dans cette vie où elle court pour secourir sa mère, récupérer ses élèves bloqués par d'autres élèves grévistes ou mettre la table pour toute la famille. Car elle ne semble pas s'oublier puisqu'elle a une vie intellectuelle riche, publie des ouvrages, enseigne à ses élèves et vit entourée de livres. La bibliothèque familiale joue un rôle capital ici. Les livres passent de main en main, du mari à l'épouse, de la mère aux enfants, de la prof aux élèves. Le livre est objet de dissertation, et ce à chaque instant. Comme une sage parole qui se partage. Une parole venue répondre à la zizanie intérieure sans donner de réelle réponse. Quand Nathalie apprendra de la bouche de son mari (celui-ci forcé par sa fille qui a découvert la tromperie dont est victime sa mère) qu'elle se case désormais dans cette norme bien commune de la femme trompée à la cinquantaine, elle s’assoira sur son beau canapé blanc, bouche-bée et larmes aux yeux, mais sans réels arguments pour le retenir ou le foutre à la porte. Par contre quand elle fouillera toute sa bibliothèque à la recherche désespérée du précieux philosophe que son conservateur de mari a embarqué, elle laissera fuser un cinglant – comme seul l'inégalable Isabelle Huppert en a le secret – « il a pris mes Levinas, le salaud ! ». Les livres comptent ici autant que les êtres, si ce n'est plus...

L'Avenir délicat de Mia Hansen Love

Sans forcer le geste, sans appuyer là où ça fait mal, cette vie qui lâche dans tous les sens, la réalisatrice caresse de sa caméra quasi impressionniste une âme en train de se réveiller, de se révéler de nouveau à elle-même. Bien loin de l'éternel mythe de la quinqua au bord de la crise de nerf, Mia Hansen Love esquisse le portrait d'une femme qui se libère par l'esprit, une femme qui avant d'écrire le nouveau chapitre de sa vie, prend son temps de la savourer. La réalisatrice, issue d'une famille de profs de philo, accorde du temps aux promenades de sa rêveuse solitaire – Huppert dans les champs, allongée dans l'herbe à bouquiner, un tableau digne d'un impressionniste – et ce temps précieux elle l'accorde à son spectateur. Dans son monde à elle, les mots, les lectures, les échanges agissent comme des biographies de personnages. « Quand j'ai rencontré votre mère, elle était communiste » lâche le père avec une once d'ironie à un dîner en famille alors que sa femme le matin même a eu à faire à des étudiants qui bloquaient son lycée. Les paroles qu'on brasse font écho à l'âme intérieure troublée par une jeunesse en mouvement. Outre, cet effondrement du couple et plus largement de la famille, il y a dans le portrait de cette femme non pas l'effondrement des idéaux, ils subsistent indéniablement dans ses lectures, mais bel et bien de la mise pratique de ceux-ci, du passage du temps sur ceux-ci. Il les use, leur dérobe le geste passionné qui fait souvent la différence.

 

Mia Hansen Love signe non pas le classique portrait de la femme bafouée, flouée comme la définissait Beauvoir dans La Femme rompue, mais un film sur la passion, la nécessité de penser, une pensée qui permet de regagner cette "liberté totale". Avec de la nuance, elle oppose la prof embourgeoisée et son élève protégé et préféré (Roman Kolinka), un jeune philosophe à la pensée radicale, qui vit comme il pense, qui applique sa pensée à sa vie en s'installant dans une ferme dans le Vercors pour vivre au sein d'un collectif libertaire. C'est ici, où les idées foisonnent dans un décor bucolique, que Nathalie viendra se retirer quelques jours comme un repos non pas forcé mais nécessaire. Elle s'y sentira en décalage parfois, ne saura se mettre sur le même curseur que cette jeunesse qui l'entoure et qu'elle a bien connu, puisqu'elle en a été.  Elle se dit "trop vieille pour la radicalité". L'Avenir fait écho à nos cours de philo, beaucoup de questions soulevées, une foule de sensations, une envie de mettre sa pensée en mouvement, sa pensée dans ses gestes. Hasard du calendrier, cette douceur de vivre sort en pleine Nuit Debout, ce qui n'arrange guère nos pensées en mouvement permanent. C'est un superbe objet de cinéma qui ralentit le temps, où comme son héroïne, le spectateur profite de cette douceur suspendue, de ces paysages incroyables, pour questionner ce qu'on a été, ce qu'on est et ce qu'on va devenir. Va t-on ne pas bouger d'un iota ou au contraire évoluer, regagner sans cesse sa liberté totale dans ce monde dont Huppert dit "j'ai changé, mais le monde non, il a empiré".

Tag(s) : #Cinéma, #L'Avenir, #Mia Hansen Love, #Isabelle Huppert

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