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« Alors c'est comment ? »

Joyeux. Putain, j'avais presque oublié ce mot. Foutraque un peu. Des bâches montées à l'arrache entre les arbres. Des pochoirs au sol comme pour marquer un territoire avec de beaux mots de Pablo Neruda «Ils pourront couper toutes les fleurs ils n'empêcheront pas le printemps » ou du citoyen lambda « la nuit c'est fait pour baiser, pas pour travailler ». Des panneaux avec les programmes des journées à venir. Des commissions ceci ou cela. Des gens un peu partout qui errent pas mal et discutent beaucoup en groupe au sol avec toujours une personne qui hérite du rôle de scribe, tu sais, celui qui scribe tout ce qui est dit. Des personnes aux larges sourires avec des pancartes où on peut lire « je suis historien, posez moi vos questions ». Une bande en train d'installer une radio éphémère avec les moyens du bord, autrement dit presque rien. Une autre qui gère la cantine. Et puis surtout, des jeunes et des vieux. La France quoi. Enfin ok, une certaine France. Celle que tu as l'habitude de croiser en manif. En fait l'ensemble ressemble au ciel actuel. Un peu changeant. Parfois très bleu et susceptible de redevenir gris à tout moment et te foutre une belle averse dans la gueule. Ouais, Nuit Debout te fait le même effet que le temps, instable. Tu ne sais pas ce qu'il va advenir de ce mouvement dans les prochains jours, si ça va être simple ou complexe, si un cap réel va être franchi. Mais à cet instant précis, tu sais juste que tu es bien avec ce temps. Tu as incroyablement confiance en l'éclaircie prochaine et durable car quelque chose vit enfin, et tant pis pour sa durée, longue ou courte, cette chose vivante et vivifiante aura eu le mérite d'exister pour ta génération bancale. Parce qu'après s'être pris la mort en pleine gueule il y a quelques mois déjà, avoir eu peur comme jamais, refait le monde des soirées entières bien au chaud chez nous dans nos 20 m² avec les êtres qu'on aime le plus au monde et du vin rouge de mauvaise qualité à cause de nos piètres salaires. Après avoir supporté l'état d'urgence et la trahison quotidienne d'un gouvernement dit de gauche, enfin on met le nez dehors, on se dégourdit les jambes, on sourit et on hausse la voix ensemble – presque.

Fin de journée assis #nuitdebout

« Alors c'est comment ? ».

Ce n'est pas à l'heure déjà, ce qui nous fait dire avec un cynisme incessant et lassant même pour nous que le changement ce n'est pas « maintenant », ça se construit, ça prend du temps... encore plus dans un mouvement qui refuse qu'une personne, un parti, une figure de proue lui vole la vedette. La vedette c'est nous, nos idées, nos envies. Nous assis à même le sol dos à la statue de Marianne, la vraie vedette. « Alors c'est comment ? ». C'est incroyablement soucieux de respecter la parole de chacun dans un temps mesuré. De laisser la parole à tous ceux qui le désirent. C'est didactique. La foule rassemblée doit communiquer son accord ou son désaccord par des gestes classiques des assemblées générales étudiantes. Secoue tes menottes quand tu es d'accord. Croise les bras pour exprimer l'inverse. Parle avec tes mains. « Alors c'est comment ? ». Long à une époque où nous sommes tous des hommes pressés dans tous les sens du terme. Long d'entendre les méthodes pour s'exprimer, la feuille du jour puis les commissions s'exprimer chacune à leur tour sur leur compte rendu des actions menées et à venir. Long et beau. Beau en priorité finalement. Beau de voir un type traduire chaque intervenant en langue des signes. Beau d'entendre la modératrice dire combien il est important que ceux qui n'ont pas l'habitude d'avoir la parole, use enfin de celle-ci dans cette agora naissante : les femmes, les jeunes de banlieues, les handicapés... Ces « stigmatisés » de la société. Si l'organisation est un peu gonflante à écouter au départ, parce qu'on est venu là pour regonfler nos ambitions et nos désirs collectifs par pour causer vaisselle et matelas, on comprend vite combien le matériel est nécessaire pour faire (sur)vivre le mouvement. Gobelets, sacs poubelles, couvertures, bâches, palettes, nourriture tout est bon à prendre pour faire vivre ces nuits sans fin de mars. Ce qui est bon à prendre, ce qu'on est venu chercher arrive un peu plus tard à l'ordre du soir. La température s'est rafraîchit, la place n'a pas désemplit (pour le moment bientôt une centaine de personnes quitteront la place pour venir en aide à des migrants se faisant déloger de force par les CRS à Stalingrad). Des associations nées dans les quartiers populaires prennent la parole. Et tout d'un coup on entend ce qu'on avait envie d'entendre. Ce n'est pas une redite. Ce sont des paroles qu'on n'entend hélas pas assez. Qu'on nous coupe ou déforme. Qui nous rafraîchissent la mémoire et nous prouvent de nouveau que s'il y a des précaires, il y a aussi des précaires citoyens de seconde zone. On nous rappelle les faits que tout le monde connaît. 2005 et l'emploi du terme « émeute » qui arrange tout le monde (auto-promo je t'explique ici …). On nous donne des exemples, le meilleur étant celui d'Almamy Mam Kanouté du collectif Emergence à Fresnes. Au départ « les cols blancs » était d'accord pour laisser à son association un gymnase pour des activités sportives mais dès que des salles ont été demandées pour des rassemblements citoyens « les cols blancs » se sont ravisés. Pour résumer : se rassembler pour des loisirs, ok, pour penser collectivement aux actions à mener pour améliorer le vivre ensemble, trop dangereux pour les cols blancs. A la fin de son discours d'une folle clairvoyance, l'agora entière lèvera le poing à sa demande. Je penserai à l'image accrochée sur un mur de ma chambre d'ado. Découpée je ne sais où, cette image en noir et blanc de Tommie Smith poing levé aux JO de 1968.  C'est une pensée conne, puis triste finalement, on en est encore là. La parole est ensuite donnée à Mohamed Mechmache, du collectif AC le feu fondé suite aux événements de 2005 en banlieues partout en France. Son ton veut en découdre. Témoigne du fameux « AC ». Il n'épargne pas l'agora et l'agora connaît sa responsabilité. « Ce qui se passe dans les quartiers c'est votre problème » assène t-il devant une foule qui agite immédiatement les mains pour acquiescer. Une pensée conne m'assaille. Si seulement, ils pouvaient nous rejoindre si seulement, on pouvaient les rejoindre alors que quelques stations de RER voir de métro nous séparent seulement. Paris, là voilà ta connerie. Dire qu'on vit ensemble alors que c'est complètement faux, on ne fait que se croiser dans des couloirs de métro. Il boucle son discours militant par un « Levez-vous et battez-vous pour vos droits ». Aussitôt dit, aussitôt applaudi. Je suis une militante du dimanche et je m'endors sur ma plume/ clavier. Mais cette phrase de fin résume tout ce que j'ai vu et entendu ce soir. Elle gomme la logistique, les petites revendications de chacun, les clichés de ce genre de rassemblements (l'odeur de la merguez-frites!), les couacs et toutes ces petites choses qui déclenchent un sourire en coin un brin cynique. Je n'ai pas été debout à Répu mais le cul au sol, j'ai entendu le principal. Le principal qui me donne envie de me taper dessus quand j'ironise sur les clichés avoisinants de ce type de rassemblement ou quand j'entends les doutes des autres. Si par les décennies passées, si par le siècle écoulé, personne ne s'était mis debout, pancarte en main, mégaphone aux lèvres, poings pour défense. Si personne n'avait bloqué, manifesté, risqué sa vie pour sauver ses droits ou en acquérir de nouveau, « bah tu vois on serait encore à la mine genre Germinal ». L'analyse avec une bonne dose d'humour et d'amour pour Emile que je lâche à un pote au téléphone  est grossière mais pas si dénuée de sens, je crois. Sans les acquis passés, sans les mecs et nanas debout poings en l'air, je serais sûrement femme au foyer ou ouvrière comme mère-grand. Je n'aurais pas quitter ma classe sociale. Ce n'est pas méprisant comme tournure. C'est pour donner une vague définition du progrès, de cette foutue mission que nos gouvernants négligent et bafoue tous les jours : donner les mêmes chances, droits et devoirs à chacun.  L’État ne peut plus rien pour nous à cause d'une soit disante crise mais il oublie que c'est nous qui le faisons. Alors je bouclerais ce récit de soirée enivrante d'égalité et de justice par le fait que l'essentiel c'est d'avoir du monde pour mener les actions collectives, faire acte de présence aux manifs ou au AG, aider un peu ou beaucoup, participer à sa manière mais surtout parler et écouter pour garder les yeux ouverts et sa conscience en activité. Alors je remercie ce type le visage caché venu parler à l'assemblée de sa haine de la police - pour ou contre, chacun son opinion - je le remercie juste d'avoir dit "devoir tuer tous les jours le petit blanc colonialiste qu'il a en lui". Je remercie la dame venue parler du droit à l'avortement en danger en Pologne et de m'avoir rafraîchi la mémoire en citant Beauvoir "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse, pour que les droits des femmes soient remis en question, ces droits ne sont jamais acquis". La Nuit Debout c'est chercher à (ré)acquérir des droits qui nous reviennent de droit.

Fin de journée assis #nuitdebout

Pour trouver toutes les infos sur les Nuits Debout partout en France rendez-vous sur le Facebook Nuit Debout ou sur Twitter @nuidebout. Pour suivre également les actions en direct il existe la TéléDebout sur YouTube

Tag(s) : #nuit debout, #place de la républ, #Paris, #manifestation, #loi travail, #Politique, #Chroniques de l'asphalte

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