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Que reste t-il de nos amours, et surtout du grand ? Une ombre qui plane. Ici, il s'appelle Katia. Il est mort dans les années 60 lors d'une excursion en montagne. Une chute, une mort et pas de corps. Comme une impossibilité d'en faire le deuil. Le nouveau film de Andrew Haigh, 45 ans, ne raconte pas cette disparition mais son ombre qui plane dans la vie d'un couple marié et heureux d'après les apparences depuis 45 ans. Kate et Geoff Mercer vivent un bonheur tranquille dans une petite ville anglaise. A une semaine de leur anniversaire de mariage, Geoff reçoit une lettre de Suisse l'informant que le corps de Katia a été retrouvé. La tranquillité apparente de ce vieux couple, de ce genre de couple-même que le cinéma peine à filmer, se fissure peu à peu. Les sentiments, ces vieux démons, se réveillent alors sous ses corps endormis et abîmés par les années. Et c'est l'ancien amour, l'invisible, la morte, l'autre, qui vole la vedette à cet émouvant couple de cinéma et remplit le champ d'action de son absence.

45 ans : bas les masques

Trêve de jeunisme et regardons la réalité en face, « les vieux » peinent à se montrer au cinéma, à s'étaler en tête d'affiche et dévoiler les passages du temps sur leurs corps et leurs cœurs. Il y a eu bien sûr, l'Amour douloureux et magnifique de Michael Haneke, dévoilant avec rigueur l'amour infini et la vie de deux êtres sur le départ. Ici c'est une tout autre histoire, une histoire de vieux mariés depuis 45 ans mais avant tout une histoire d'amour et de trahison. Filmé avec ce flegme britannique qu'on aime tant, tant nous en sommes incapables nous en France, 45 ans surprend par ce qu'il réveille dans ce couple du troisième âge : une cassure doublée d'un mépris de plus en plus grand au fil des plans. Jusqu'au plus sublime qui ne laisse plus aucun doute, le dernier : Charlotte Rampling, indémodable beauté glacée, qui dans un acte final au cœur de la fête fait semblant d'être debout alors qu'elle est effondrée à l'intérieur, anéantie d'avoir bâti sa vie sur un fantôme.

 

Lorsque l'amour mort renaît sous l'apparence de ce corps retrouvé, la vie tranquille du couple bascule dans une atmosphère hitchcockienne, période Sueurs Froides. Il aura suffit d'une question à Geoff « Si elle n'était pas morte, tu aurais fait ta vie avec elle ? », question auquelle succède un oui pour que l'épouse trahie comprenne qu'elle n'est qu'une pâle copie. La suite est une lente accumulation de preuves, glanées au fil des questions posées au mari et de quelques fouilles dans des cartons. Le mari sombre dans l'enfermement avec ses souvenirs, l'épouse rage en silence et constitue sous un nouveau jour le puzzle de sa vie. Oui, elle a presque le même prénom qu'elle, la même coupe de cheveux, le même charme anglais et oui, la fêlure est irrémédiable. Et pudique. C'est le charme anglais à l'état brut, la mise en scène économe ou la pudeur de Charlotte Rampling, on n'arrive encore point trop à savoir tant ce film nous a secoué avec une main de fer dans un gant de velours. Dans cet univers de chuchotements, tout ne semble que cris. Souffrir en silence. Crever d'amour sans élever la voix, sans tout casser devant soi, c'est parfois plus audible que l'inverse. Ce mensonge d'une vie sur grand écran est douloureusement triste et beau à la fois. Beau dans ces moments d'allégresse quand les deux amants partagent une danse au milieu du salon sur un air de rock des sixties aussitôt ironisée par le sourire ravageur de Rampling « Pas de cabrioles dans le salon à cette heure-là, on n'a plus vingt ans ». En matière de sentiments, le cinéaste prouve le contraire. Ces deux-là vers la voie du départ, ils ont bel et bien toujours vingt ans pour être déchirée par l'éternelle vigueur du sentiment amoureux.

 

Tag(s) : #Cinéma, #Charlotte Rampling, #45 ans, #Andrew Haigh

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