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Si les garçons autour d'elle avaient le diable en eux – les déhanchements lubriques des Mick et Jim pour preuves – elle, elle avait le blues. Le blues ancré au fond de sa gorge et au creux de son ventre. Au plus profond de l'âme. Et il était temps d'en causer sur grand écran, d'étaler son large sourire et de déployer sa voix de black dans une salle obscure. Janis Joplin est née au cœur d'une seconde guerre mondiale, en 1941 à Port Arthur, les States profondes où les filles sont prédestinées à un avenir sage. La texane tapageuse, ira contre son destin, marchant en cœur avec son époque, la lutte pour les droits civiques, la libération sexuelle et la musique comme arme au poing. « La musique est une mère enjôleuse » déclare t-elle sur des images d'archives en ouverture de ce documentaire que lui consacre Amy Berg. Ce qui va suivre sera l'histoire d'un câlin général comme le siècle n'en a guère plus connu après.

 

Étrange histoire que celle qui se répète à l'écran et qu'on a tant entendu depuis des décennies. Des stars du rock, parfois tristes adhérents au club des 27, réglos sur scène pour refiler tout leur amour à un public en mal d'amour et seuls en coulisses, affreusement seuls. Jim, Jimi, Brian brisés par le succès certes. Qu'est-ce que raconte alors cette nouvelle histoire fabriquée au coeur du flower power ? Elle raconte que cette fois-ci c'est une fille. Une fille pas très jolie, bien avant Patti, bien avant toutes les autres. On voudrait s'en foutre du critère physique et puis finalement faut bien l'admettre ça compte dans la destinée, et chez Janis ça compte hélas plus qu'il ne faudrait. C'est une fille qui joue les vilains petits canards avec plaisir. Plaisir de jurer, de ne pas être comme les autres, dociles, polies et réservées comme les grands le souhaiteraient. C'est une fille pas très jolie pour les critères de l'époque qui souffre en silence quand ses camarades de lycée l'élisent « garçon le plus moche de l'année ». Une fille qui portera en elle les souffrances infligées par les garçons bêtes de l'école et les futurs camarades de musique qui, eux le soir après les concerts, ramèneront de la groupie en mal de mâles quand elle ne ramènera personne dans son lit. Mais nous n'en sommes pas là... Janis rebelle dans l'âme file à San Francisco d'abord, la Mecque du flower power, du libre-échange intellectuel et sexuel. Là-bas, elle rencontre son avenir, sa réalité, son vrai moi. Son premier groupe aussi, Big Brother and the Holding Company. Et une de ses idoles, un Dylan à qui elle glissera après un concert « un jour je serais célèbre », ce à quoi le protest songer aurait répondu « un jour, nous le serons tous ». Visionnaire, ce Bob toujours.

Janis Joplin : la revanche d'une bad girl

Alors elle use et abuse de la musique comme un exutoire. Fricote avec le folk, magnifie le blues pour finir star du rock. Chacun y va de son commentaire sur Janis, son chant « un accouplement dégénéré », sa voix « celle d'une black », son penchant pour l'alcool et la drogue. Rien que le spectateur n'ignore totalement à vrai dire, fidèle à l'image d'un destin de cette décennie. Ce qui surprend dans ce film très bien documenté, ce sont les images d'une Janis rigolarde, toujours une bière à la main, adorable avec les journalistes quand les autres rocks star de l'époque n'étaient guère férus de ce genre de causeries. La joie de vivre d'une femme qui voulait sa part du gâteau, sa part de bonheur, vite ternie par la réalité des lettres tourmentées que l'enfant qu'elle était restée écrivait à ses parents. Des lettres inédites lues par la voix délicate de Chan Marshall alias Cat Power, chanteuse au passif vulnérable elle aussi. Tour à tour, Janis Joplin s'y interroge sur l'amour, sur l'ambition qui n'est qu'une énième recherche de cela. Si elle s'émancipe du carcan de sa middle class, elle n'est pourtant pas comblée de bonheur une fois qu'elle quitte la scène. La sincérité de son art, l'honnêteté émotionnelle déborde de son être quand elle se brise la voix en enregistrant en studio le mythique « Summertime » ou en live à Woodstock quand complètement ivre et droguée elle assure quand même le temps d'un set incroyable. Elle dit d'Aretha Franklin « en deux notes, elle vous raconte l'univers » mais le compliment est taillée pour elle, grande bonne femme dans un univers de mecs. Comme pas mal de rock star, elle prendra la grosse tête, passera leader, attirera les médisances et changera de groupes sous la houlette de managers souvent avides de talents comme de fric. Mais l'histoire ne semble vouloir retenir – et nous avec – que ce fondamental « make love ». Faire de la musique c'était comme faire l'amour avec son public, le faire danser, jouir du bonheur d'être ensemble quand le monde s’entre-déchirait. Ne retenir aussi que son histoire d'amour sur une plage de Rio, un bikini, un sourire resplendissant. Son amour pour David Niehaus, l'homme de « Cry, baby ». Celui-là même qu'elle évoque quand un journaliste la questionne sur l'amour. « Vous voyez l'image de cette mule qui avance avec l'illusion d'attraper la carotte suspendue qu'on lui tend ? La femme est cette mule » dit-elle et l'homme cette illusion. Pour lui, elle arrêtera la dope, un temps seulement, le temps de l'amourette. Ensuite c'est la fin qui approche. Elle part en tournée avec son nouveau groupe, Full Tilt Boogie Band, frise la caricature d'elle-même, larges sourires, rires gras, bière à la main, lunettes larges et surtout les boas à plumes de toutes les couleurs.

Janis Joplin : la revanche d'une bad girl

Psychédélique Janis, les seventies déboulent. Elle gueule ses amours tristes et continue à remplir la scène de son chant magnétique. Elle enregistre son album « Pearl » et ne l'entendra jamais terminé. Dans la nuit du 4 octobre 1970, elle est seule dans sa chambre. Comme pas mal de rock star,  elle pense se faire une petite piqûre d'hero en douce, personne n'en saura rien. Le lendemain, le monde entier apprend sa mort par surdose d'héroïne. L'unique héroïne des sixties – Joan Baez était bien trop sage – s'en est allée rejoindre un autre héros Jimi Hendrix, mort quelques semaines plus tôt. La légende est scellée, le succès et le peace&love ne peuvent guère gagner contre les pensées noires. Amy Berg a filmé la femme dans toute sa complexité, ses désirs, ses failles. Son récit de vie d'un être en souffrance ne tourne jamais au tragique, il est étonnamment joyeux comme un concert de Joplin, comme son rire gras et partageur. C'est l'histoire d'une fille qui prend sa revanche sans être vacharde dans une décennie qui se battait pour l'égalité mais où la fille était souvent la groupie pas la rock star. Avec d'autres, elle a ouvert la voie aux suivantes, aux délurées, aux libérées, aux bad girls en lançant comme un « make love » général avec vos voix du diable. Et sur ce point, elle est certainement l'ancêtre toute trouvée d'Amy Winehouse, une fille rebelle qui a envie de se brûler les ailes, de faire chanter son art et ses failles. La réalisatrice a le bon goût de boucler son récit par un extrait d'interview de John Lennon dans une émission américaine. Lennon qui a reçu comme cadeau d'anniversaire cette année-là un enregistrement de Janis Joplin, demandé par Yoko. Un cadeau tristement unique. Quand le journaliste lui demande pourquoi Janis Joplin et plus globalement la jeunesse se droguent, l'ex Beatles répondra parce que « la société nous pressurise tellement qu'on est obligé de se droguer ». De se droguer de musique.

Tag(s) : #Musique, #Cinéma, #Janis Joplin, #rock

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