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Quand c'est arrivé, les types d'Odezenne m’enivrait avec un « saoulez, saoulez vous » dans leur exquise « Boubouche » fabricante de mots bien léchés. Toute seule chez moi, une bière à la main, je me mettais devant mon ordi pour tenter d'écrire modestement ce que j'avais éprouvé la veille en assistant au premier concert de leur nouvelle tournée à La Cigale. C'était dur bordel. Dur d'écrire. Parce que c'est difficile de poser des mots justes sur l'ivresse que peut causer la musique, l'ivresse du bonheur, de lui faire honneur en essayant de témoigner combien cet instant était au-dessus du lot, du genre précieux et marquant. Ces instants quotidiens mais précieux comme on en vit tant ici, dans cette ville. Des instants où l'on clope à une terrasse rue Saint-Denis, où l'on prend des bières parce que les cocktails sont trop chers à Bastille, mange à la va-vite pour aller à un concert sur le boulevard Barbès, rit à s'en décrocher la mâchoire à la la blague graveleuse d'un pote, refait le monde dans un bar rue du Louvre, matte le serveur avec une copine probablement dans tous les bars de la capitale, se raconte sa semaine en marchant à la va-vite, achète la presse au kiosque du coin, discute au premier rang d'un concert quitte à en énerver d'autres dans toutes les salles de concert de cette ville, va manifester quand on tente de nous faire reculer ou de nous tuer, râle à peu près à tout, prend des photos du génie de La Bastille ou de Marianne à Répu alors qu'on les a déjà pris dix mille fois en photo mais juste parce qu'ils sont précieux, eux aussi. Des instants où l'on vit comme une génération pourrie gâtée d'une certaine manière, ivre d'alcool, de rires, de bons mots, de sexe, de conneries, de beaux endroits, de belles aventures, de clichés, mais aussi chômeuse, paumée, inquiète et incertaine. Toutes ces personnes, debouts dans un stade, attablées à un resto, accoudées à un bar, survoltées dans une salle de concert appartenaient à cette génération, celle qui savait vivre, bien vivre, avec les plaisirs de la vie et les autres. Une génération qui aimait le rock parce qu'il était plus grand que dieu, plus fidèle et moins décevant. Une génération qui aimait son équipe de France parce que même si elle perdait et qu'elle avait fait grève dans une bus jadis, putain elle était celle qu'on voulait voir. Une génération qui avait du goût. Le goût de la vie, de la paix. Pas le culte de la mort. Dès fois, il m'arrivait de me dire qui lui manquait un brin d'engagement à cette génération, je culpabilisais à chaque échec électoral en me disant putain, on ne fait rien, on profite, on râle, mais on ne fait rien à part dégainer sa carte électorale tous les 5 ans. Ou pas grand chose. En fait, vendredi soir j'ai compris que vivre comme des mécréants dans une ville d'abominables pervertis c'était une forme d'engagement, de résistance. Ça n'avait rien à voir avec les gens qui avaient des plaques à leurs noms aux quatre coins de Paris et qui avaient résisté, les combattants de la liberté qui avaient sauvé notre pays, fondé nos plus nobles acquis il y a un demi-siècle. Ça n'avait rien à voir non plus avec les gens qui lançaient des pavés un beau mois de mai et voulait abolir le vieux monde. C'était une autre forme de résistance puisque c'était une autre forme de guerre, une autre sorte de vieux monde. On était obligé d'avoir une résistance médiocre – malgré tout le bien que je pense de l'alcool, de la musique et de toutes nos perversités - dans un monde rendu médiocre pas seulement par des fous de dieu, mais par nos erreurs passées et futures, à en croire l'actualité qui s'écoule sans filtres sur tous les écrans. Paris restera canaille comme le chantait une jolie môme. Parce qu'elle sait s'encanailler et être en avance sur son temps, quand certains ont des siècles de retard. Paris restera une fête parce que Hemingway l'a écrit et testé, parce que  des gosses la faisaient tous les vendredis soirs, se retournaient la tête pour oublier la journée ou pour oublier que les anciens avaient échoué à leur construire un monde meilleur, et qu'on doit reprendre le flambeau pour s’enivrer et refaire ce putain de monde avec la trouille au ventre pour eux, juste pour eux qui savaient vivre. Paris devra aussi un peu regarder autour d'elle, devenir plus grande et regarder au loin les barres de béton, que les politiques ne regardent qu'en temps de crise, et qui elles n'ont pas grand chose pour faire de leur vie une fête. Paris devra donner l'exemple, mettre du cœur à l'ouvrage pour boire, danser, écouter, baiser, dévorer, philosopher, résister avec l'élégance arrogante qui la caractérise si bien. Tout ce que ces gosses ont voulu tuer en assassinant d'autres gosses de leur âge. Paris devra aussi un peu rester une connasse inconsciente sûre d'elle, ce qui fait tout son charme. Paris devra être ivre, titubante pour ne pas tomber dans les pièges qui guette tout un hexagone. Une guerre. Une Le Pen. Une division. Des clans au sein des clans mêmes. Des injustices en bataille. Des paroles en l'air. Des paroles en l'air comme celles que j'écris, juste parce qu'on a tous besoin d'écrire, de parler, de déposer les maux. Parce que j'ai mal, mal à la tête, mal au ventre, mal d'écouter la tristesse des uns et le silence des autres, mal d'être rageuse, mal de voir nos libertés se réduire, mal de voir que le monde meilleur qu'on m'a tant promis, chanté, écrit, filmé, n'arrivera certainement jamais, ce connard. J'espère que le mal nous restera tous en tête car il n'y a rien de pire que de fermer les yeux, comme tout là haut ils l'ont fait depuis des décennies. De faire semblant. Le mal fait à Charlie, symbole d'une génération passée, et celui fait à la génération Bataclan, symbole d'une génération à reconstruire. Une génération paumée individuellement qui va devoir se relever par le collectif. Qui va devoir supporter les politiques politicardes, ne pas se métamorphoser en soixante-huitarde retournant sa veste sur sa jeunesse fauchée, supporter l'insupportable. Car c'est en gardant un oeil sur ce passé plein de sang des générations qu'on avancera sans se tromper, sans les trahir tous. Paris devra monter le son de la musique pour qu'il soit plus fort que les tirs du passé. Une poutiniste-sarkozyste chantait à la fin d'un film d'après-guerre avec la crème de la crème du cinéma international « Que l'on touche à sa liberté et Paris se met en colère » . Un mec aux dents en or chantait aussi « On est encore là prêt à foutre le souk et tout le monde est ccord-d'ac ». Une gamine des Ulis, diamants aux oreilles, rappait « Ma France à moi c'est pas la leur ». Un type mixait les paroles d'un politique dans le temple des Nations Unies. Un mec pas condamné à l'échec « Mais l'espoir ne m'a jamais quitté, en attendant j'ai résisté ». Un monsieur au charme ravageur « Oh Barbara quelle connerie la guerre ». Mamie avait cette phrase accrochée dans sa cuisine depuis que j'étais haute comme trois pommes, elle appartenait à un vieux monde. Celui de Prévert et de Montand. Ce soir, elle était toujours vraie. Elle est idiote, facile, elle ne changerait pas la face de ce monde pourri et ne sèchera pas les larmes qui coulent dans le métro, dans la rue, au bureau ou au téléphone, mais elle soulage quand on la lit, dit à haute voix. J'ose écouter Montand, mais je n'ose pas appeler la mère-grand. Elle a connu une histoire qui est dans les manuels d'Histoire, et je n'ose me faire à l'idée que la notre y sera également, pleine de sang et d'obscurantisme, comme la précédente. Elle effrayera des gosses qui seront interrogés dessus au bac, fêteront leur 18 ans dans un bar et s'éclateront à un concert de rock, avant de se noyer dans l'ivressse d'un Paris en fête. Ces gosses qui dans plusieurs décennies auront de nouveau "la dalle des beaux jours", celle qu'on a volé, piétiné à notre génération. Ouais, j'aimerai que le scénario prenne cette tournure. Celle où à la fin, la dalle des beaux jours que chante Odezenne, triomphe.

 

La dalle des beaux jours
Tag(s) : #Chroniques de l'asphalte, #Politique

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