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Sur la couverture, une nana fait la gueule. Elle a « l'air farouche mais jolie ». Elle appartient à ce type de filles qui mettent l'eau à la bouche des garçons bien élevés qui rêvent d'une « porte vers l'autre monde ». Peu importe si la fille a un jour insulté le garçon, pauvre imbécile qui l'avait ramassée sur la route et n'avait pas eu l'idée de faire le plein d'essence. A l'époque de cette épisode, celle d'une vie évanouie dans les ténèbres des eighties, la fille en question avait une réputation terrible. Et pour cause elle s'appelle Eva. Ça en impose comme prénom. Eva. Trois petites lettres insignifiantes qui accouplées ensemble impose leur charisme monumental. Accolez-les à un corps démoniaque et une tête de poupée et vous obtiendrez un petit monstre tout sauf charmant à en croire la prose de celui qui l'a épousée. Le garçon pauvre imbécile du début devenu grand écrivain. Écrivain du genre comme on n'en fait plus. Avec une voix dandy et une passion pour les histoires macabres, les blondes à poitrine généreuse, les idoles brûlées par les excès à défaut d'avoir acceptées la vie facile et morne. L'écrivain de sa trempe ne court pas – ou plus – les lieux branchés en compagnie d'écrivains cokés et célèbres du côté de Saint-Germain des Prés. L'écrivain de son envergure ne cherche pas à être connu de tous, lui. « Le petit nombre de gens à avoir lu mon dernier livre ne me chagrinait pas car je n'ai jamais cherché à séduire que l'élite » confie t-il, sans prétention, avec la simple honnêteté du garçon qui sait qu'il n'écrit pas à la bonne époque. Disserter sur la nôtre ne le séduit pas – à l'inverse de la grande majorité de ses confrères en cette rentrée littéraire. Non, Liberati n'est pas réac, il n'est juste pas séduit par la fadeur de nos vies. Sa came est dans le flash-back, les couloirs teintés de mystère de notre subconscient, les photos vieillies, les pages jaunies par le temps et les destins fracassés. Sa came actuelle s'appelle Eva et elle a le chic de réunir tous ses centres d'intérêts dans son corps ravissant et cabossé. Ex oiseau de nuit qui a fait les 400 coups avec sa bande, Eva a le bon goût/ la malchance d'appartenir à ce drôle de monde qui faisait tant fantasmé Liberati jeune et lui inspira ses premiers écrits. Elle a tatoué en elle l'élégance de la décadence. Ce désir de beauté et donc de mort. « Pour rester beau, il fallait mourir jeune et de préférence par overdose » écrit Liberati. Elle échappera à toutes sortes de mort. Des photos mortifères de sa mère Irina, qui la grimait en poupée érotique dès son plus jeune âge, aux errances et abus nocturnes qui suivirent cette enfance violée. Survivante de toutes ces petites morts promises et déjouées par le destin, Eva incarne pour l'écrivain d'aujourd'hui « une petite fée surgit de l'arrière monde ». Une fée et âme soeur à la fois.

 

Un désir de littérature nommé Eva

Quand le lecteur est un fidèle de longue date, il peut vite devenir ingrat et ne souhaiter que les tourments pour son auteur afin que celui-ci en fasse des romans, des futurs bons moments pour lecteurs amourachés. Depuis quand des auteurs sains, heureux et amoureux écrivent de bons romans ? Depuis que Liberati a rencontré cette fille extraordinaire, cette apparition quasi mystique de jadis qui l'oblige à sortir de sa maison d'ogre au fond des bois, depuis cette rencontre réelle avec cette poupée qui fait souvent non. Comme dans toutes les histoires d'amour, les premisses, les premières pages d'Eva sont les meilleures. Parce qu'un écrivain solitaire coincé dans ses songes rencontre dans cette réalité qui ne l'excite plus SON personnage, une apparition tapageuse, une hyper Eva. Elle est un peu toutes ses héroïnes de papier et pourtant elle demeure un défi. « Il avait fallu attendre la cinquantaine, l'endurcissement de l'art et de la solitude pour pouvoir répondre à un tel défi. La sirène d'autrefois était revenue mais certainement pas pour jouer une partie de plaisir, non, c'était un jeu autrement dangereux à quoi m'invitaient ces yeux-là ». Eva est un plaisir des yeux (les photographies sont omniprésentes dans le récit), des sens (Liberati ne cesse d'évoquer son odeur), de la langue puisque l'auteur la manie comme peu aujourd'hui. Plus que l'amour dans ses pages, c'est l'art qui triomphe. Plus qu'un roman d'amour, Eva est un formidable roman sur le processus d'écriture. Sur cette rencontre avec soi, cette bataille, cette nécessité. Car l'arrivée de cette poupée dans la tour d'ivoire de l'écrivain est – bien avant l'amour – un danger perceptible pour l'écriture. Elle risque de le détourner de sa première raison de vivre. « Le plaisir que je prenais à écrire, si grand et si solitaire qu'il avait bouleversé mes rapports avec les autres êtres, se comparait à la joie de Don Juan ou de Valmont quand ils montent une machine » explique Liberati. C'est en ce point précis qu'Eva est sublime, roman et femme y compris. Ce n'est pas seulement un roman d'amour, c'est un roman d'amour de l'art. « Cette foi en l'amour n'était pas morte pendant toutes les années intermédiaires mais elle s'était déplacée dans le domaine de l'art. Je croyais en la littérature, je lui avais juré fidélité et l'élue de ce voeu, cette part communiste de moi qui tendait au sublime en général souffrait de se voir préférer une seule femme, fut-elle aussi poétique et romanesque qu'Eva. La seule issue que j'ai trouvé à ce dilemme était de prendre l'objet de mon amour, Eva, et d'en faire un livre, Eva ». Après lecture, on se dit qu'effectivement il n'y avait pas de meilleure issue, de meilleure déclaration d'amour à Eva et à la littérature que ces 278 pages.

Tag(s) : #Littérature, #Simon Liberati, #Eva

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