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Sous la coupole dorée du théâtre de l'Odéon, quelques grands noms habillent les balcons. Racine, Voltaire, Molière, Beaumarchais, patronymes célèbres ancrés à jamais dans la pierre. Sur cette scène, le temps éphémère de deux petites et trop courtes soirées, un poète majeur d'un art mineur est réanimé par un monstre du cinéma français, une muse éternelle et un brillant membre de la Comédie Française. Rien que ça. Ensemble, dans ce décor luxueux, sous l’œil des grands patronymes de la littérature française, ce trio va rejouer l’œuvre de Gainsbourg. Lui, Lucien Ginsburg qui jouait son art mineur dans les pianos bar de la rive gauche. Lui, Gainsbarre qui finira par remplir le Zenith. Ce soir-là, Serge Gainsbourg remplira un théâtre entier, d'amoureux fidèles, nostalgiques de ses aphorismes, de son amour sans issue et de sa fâcheuse tendance à sexualiser la prose.

 

Que reste-t-il de l’œuvre de Gainsbourg quand on la déshabille de sa musique ? Telle est la question sous-jacente de ce spectacle hybride où trois narrateurs- et pas des moindres (Michel Piccoli, Jane Birkin et Hervé Pierre) - livrent une lecture inspirée d'une soixantaine de chansons de l'artiste. Dans ce décor classique, l'hommage au poète moderne commence comme un sketch. « Michel a oublié ses lunettes en coulisses » lance Hervé Pierre à Jane Birkin qui semble déjà absorbée par les textes à lire. Le public hilare assiste à la disparition des nouveaux arrivants : le trio retourne en coulisses chercher les lunettes de Michel. Puis Hervé Pierre commence la lecture de l'Hippopodame pour faire patienter la salle. « C'est un Rubbens c'est un hippoppodame, avec un D comme dans marshmallow ». Piccoli et Birkin regagnent alors la scène, cahiers en mains et lunettes sur le nez. On rembobine et on recommence, s'il vous plait. La lecture peut débuter. Le voyage dans le temps avec. Dans l’œuvre. Ses périodes éclectiques. Ses textes cultes. Ses textes bercés par le sexe, l'amour, la peinture, les femmes, la Charlotte et les failles. La lecture pour redonner ses lettres de noblesse à l'auteur Serge Gainsbourg.

Gainsbourg, poète majeur d'un art mineur

Devant une petite table de bistrot, comme ses comparses, Jane Birkin donne le LA de la soirée avec son accent délicieusement british, ou tout simplement mythique, on ne sait plus très bien avec le temps. « Hey Johnny Jane, te souviens-tu du film de Gainsbourg, je t'aime moi non plus ? ». Évidemment, le public se souvient de Jane, cheveux court à la garçonne et de son camionneur. Cette fameuse ballade, ce premier texte dépouillé de sa musique originale, mise à nu comme Jane dans le film en question, arracherait bien une première larme. Comme tout ce qui va suivre. La scène de théâtre se métamorphose en une partie de ping pong verbale, jouée à trois. Un terrain propice aux aphorismes, provocations et autres farces verbales ingénieuses crées par le maître. Les lecteurs s'amusent tous sur un prisme différent. Comme si chacun avait écopé d'un rôle clé dans la pièce du soir. Jane interprète la sensibilité. Michel Piccoli incarne la sagesse. Hervé Pierre l'ironie. Parfois, la chanson se joue mieux à deux. Le cynique En relisant ta lettre notamment, où Piccoli joue le rôle de l'amoureux qui souligne les fautes orthographe de sa prochaine ex amoureuse, interprétée par Birkin.... Le public se délectent de ces précieux instants où les amours contrariées défilent (Les amours perdus, La Chanson de Prévert, Le talkie walkie, Couleur Café...) et le sexe se répand (Comic Strip, Les Sucettes, 69 année érotique...). Ensemble, elles forment une pluie torrentielle de bons mots et de rimes exquises chatouillant tantôt les oreilles, tantôt les souvenirs et toujours les sentiments. La beauté originelle du phrasé gainsbourien, les entourloupes textuels de Gainsbarre, éclatent de nouveau dans le silence de ce théâtre. Résonnent en nous à n'en plus finir. Parfois quelques notes de piano furtives rejouent l'air. Parfois le silence amplifie la beauté, comme sur Cargo Culte, titre fleuve qui venait conclure l'album concept Histoire de Melody Nelson. Les guitares criardes, les chœurs ont été gommées mais le phrasé quasi mystique survit, reprend vie par la voix habitée d'Hervé Pierre. Mieux encore ce sont les images picturales de cette «  mineure détournée de l'attraction des astres » qui s'agitent dans notre tête. Car dans ce silence, c'est la fureur de Gainsbourg démiurge qui apparaît pour les néophytes et se confirment pour les fanatiques. Lui, le peintre a mis de la couleur dans la chanson française. Pas seulement en invitant la pop, le reggae dans la chanson à texte ou en citant Rubens ou Bacon mais en inventant sa propre grammaire, traversée par ses modèles, ses expériences et ses complexes. Lui, inspiré par les personnages sombres de Huysmans ou encore Rimbaud qu’il disait «vouloir approcher…» créa sa propre œuvre littéraire à écouter sur un disque. Une œuvre lumineuse « pas dégueu » aurait-il dit. Pas dégueu, non cette flopée de petits titres couchées rapidement sur papier qui parlent notamment de filles qui couchent. La cerise sur le gâteau de ce spectacle sont certainement ces chansons lues, ces entourloupes du maître, provocatrices dans une France alors un brin conservatrice. Ces chansons qu'on fait lire à un vieux monsieur à l'humour bien vivant. Quel plaisir d'entendre un Piccoli faire rugir un 69 ou le nom tendre d'Annie aimant les sucettes. Les textes osés pour petites filles en proie au plaisir ont dans sa bouche de vieux de la vieille une saveur particulière, comme un énième pied de nez aux détracteurs de Gainsbarre. Ce spectacle à trois voix se bouclera avec tendresse par une déclaration d'amour de Piccoli à Birkin - prévue ou imprévue, mystère - par la lecture du Télégramme.

"Découvrant mon télégramme
Et lisant ce télégramme
A la fin du télégramme
Tu te mettes à pleurer"

"Le plus beau télégramme, dernier télégramme" fut accompagné d'un attendrissant baiser déposé sur le front de la muse du poète. Un dernier geste à l'image de cette petite parenthèse hors du temps et du bruit. Un geste tendre comme ce spectacle tout en pudeur pour le (faussement) moins pudique des artistes français. Un geste tendre pour rappeler Gainsbourg à sa place, juste là, dans la case des poètes majeurs du siècle passé.

Tag(s) : #Musique, #Serge Gainsbourg, #théâtre, #Gainsbourg, #Jane Birkin, #Michel Piccoli, #chanson française

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