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Tati est ce type de personne qu’un enfant n’oublie jamais. Une sorte d’oncle lointain qui viendrait nous rendre visite à chaque vacances. Venu tuer notre ennui, animer notre inventivité. Des visites pour faire rire, moquer le monde des adultes et regarder de bas les grands jouer la comédie. Un oncle préféré uniquement visible dans la petite lucarne. A l'époque en VHS. L'ennui guettait le long après-midi à venir et le père disait à ses filles : « Alors un Fantomas ou un Mr Hulot ? ». Alors c'était toujours un des deux. Une autre époque, d'autres mœurs et le génie comique toujours. Car Tati comme FuFu était un génie, que seul les enfants semblaient pouvoir comprendre. Ça aurait fait trop de peine aux adultes de comprendre que leur monde n'était pas toujours le bon. Nous étions comme le neveu de Mr Hulot dans Mon Oncle : il préférait le tonton maladroit mais inventif aux parents obsédés par leur confort de vie et leur travail. Oui, des nièces éloignées de Mr Hulot, désireuses de le revoir à chaque fois que la vie nous le permettait.

Playtime, le Tati visionnaire

Et puis, le magnétoscope a lâché, les VHS ont disparu, le père s'est barré et les petites devenues grandes se précipitent dans la salle obscure dès que Tati recommence à faire son cinéma. Ce cinéma mélange amer de tristesse d'un temps révolu et de tendresse d'un monde en mouvement. Ce temps fuyard de première si cher à Tati. Cette fuite vers la modernité, filant à toute berzingue juste après la guerre. La modernité, coupable de laisser quelques âmes déconcertées par cette folle allure au bord de la route c’est le sujet même du cinéma de Jacques Tati. C'est l'angle puissamment comique et tristement tragique qui nous fait l'aimer depuis qu'on est haute comme trois pommes. Tati est un génie, contrairement aux maladresses que laissent supposer son personnage culte Mr Hulot. Mais ce détail enfant nous échappait un peu, ok totalement… et heureusement, sinon on aurait été affreusement mélancolique dès l’âge de 5 ans. Dans Jour de Fête, François le facteur peste contre le mythe américain, dans Mon Oncle, c’est Mr Hulot qui découvre le monde glacé des pavillons et dans Playtime rebelote ce bon vieux Hulot ère dans les méandres de la ville moderne, buildings sans vie, bureaux rigides et humais glacials.

Playtime, ce film casse-gueule, maudit et ruineux. Celui-là même qui entamera la fin de Tati cinéaste. Alors qu'il aurait du le consacrer, roi du burlesque, prophète et esthète. La restauration par Les Films de mon Oncle émerveille 35 ans plus tard, hurle à l'injustice pour lui, pour son œuvre élégante et politique. Car Playtime est un spectacle permanent, un ballet si maîtrisé, un film aux grandes ambitions (Tati a construit Tati Ville juste pour l'occasion). L'adulte qu'on est devenu constate cette vision prophétique de l'incursion de toute la puissante modernité venue briser les rapports humains. L'enfant qu'on est resté demeure lui constamment extasié par les gags élégants du héros, le petit monde agité par Tati avec sens du cadre, du rythme et de la justesse. Quel film comique réussit à extasier autant ses spectateurs non seulement pour ses gags que pour l'élégance de sa forme ? Au détour des décennies, l'élégance a cédé à la bonne vanne. Comme si ensemble ces deux-là ne pouvaient cohabiter, ne pouvait réussir à déclencher les rires dans un cinéma de qualité. Tout le charme, la force, l'idéal de Playtime tient en une séquence seulement, de trente minutes à tout casser. Séquence d'une grâce infinie doublée d'un joyeux bordel sans erreur. Si le jour, Tati filme les hommes étranglés par la froideur du progrès technique, la nuit tombée, toute cette folle faune, bourgeois, touristes, ouvriers sort de sa torpeur et il s'en réjouit, lui qui aime la vie et la France des faubourgs. Cela donne trente minutes à mourir de rire dans un restaurant chic et moderne, aménagé sous les normes modernistes et s'écroulant finalement de bout en bout. Tati a caché des gags dans le moindre geste, le moindre mur, la moindre tenue, dans l'angle du cadre, en arrière plan, partout, les mini catastrophe s’enchaînent et déclenchent des sourires complices des spectateurs. Des sourires jamais forcés. Des sourires heureux de voir les hommes vivre, bouger, manger, boire, libérer du joug du progrès à tout prix. Symphonie sans accroc, spectacle de marionnettes qui finiraient par se libérer de leur maître, Playtime se termine quand l'aéroport apparaît. Dans ce dernier parcours, Tati a glissé des personnages de sa France presque d'antan qui lui sont si chers. Petites gens dépassés par le progrès. Timides distancés par ce grand chamboulement. Ils fabriquent l'histoire de son cinéma, petites fourmis tapies dans l'ombre, que le progrès, le capitalisme plus globalement, voudrait littéralement dévorer, négliger, oublier mais Tati, cinéaste des petites gens, les fait résister comme cette bonne femme dans la grande surface qui peste contre ce monde de la consommation à tout va. Voilà l'idée, le monde continuera à soi-disant progresser, négligeant au passage l'humain, mais l'humain pourra pester, résister, rester au bord du chemin comme les héros de Tati. Revoir Playtime c'est s'offrir une cure de jouvance, de nostalgie, une dose de rire et de brillantes vérités. Revoir Playtime c'est quitter sa salle obscure, sortir du cinéma et se sentir agresser par la vitesse, sentir ses gestes maladroits, regarder les autres et se demander si tout ce Paris tourne bien rond sur lui-même finalement. Comprendre que parfois on peut tous être des Mr Hulot. Se sentir dépassé.

Tag(s) : #Cinéma, #Playtime, #Jacques Tati, #Mon Oncle, #Les Vacances de Mr Hulot, #Jour de Fête, #restauration, #Les Films de mon oncle

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