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En solitaire. Dès la première séance du mercredi. J’allais le voir. Ricanant de mon acte et de mon voisinage. Moyenne d’âge : soixante ans. Plutôt hommes que femmes. Plutôt spectateurs en terre inconnue (UGC les Halles) venus assister à un spectacle que sans doute peu d'autres auront la curiosité d’aller voir. Avant de le voir – plutôt de l’entendre – la traditionnelle vingtaine de minutes accordées aux bandes annonces nous inflige le pire du pire où il n’est question que d’adieux à notre monde, sauvé in extremis par des supers héros aux gueules plus que douteuses et des effets spéciaux plus qu'ignobles. Ces vingt minutes qu’on gobe bêtement d’habitude, semblent cette fois-ci d’une grande insignifiance. Elles n’ont que notre mépris. La déplaisante paire de lunettes 3D sur le nez. Je suis fin prête mais avant, je repensais aux mots de Maman. « Je ne sais pas comment tu fais, un Godard et en plus en 3D, tu es folle ».

 Les gens ont cette fâcheuse tendance à ne pas comprendre. A ne pas faire l’effort de comprendre. A se contenter de l’image. L’image d’un éternel professeur contestataire et hermétique, horriblement prétentieux et diaboliquement canaille. Mais si seulement ils faisaient l’effort de franchir le cap, entrer dans la salle obscure, se prendre en pleine face vague d'images insensées et torrent de mots échappés de monstres de la littérature et de la philosophie, peut-être comprendraient-ils enfin le mystère que Godard exerce sur le cinéma depuis plus de cinquante ans ?

Godard en solitaire

Des lettres rouges clignotent sur fond noir. Un peu folle de ce type de détails, je repense à ce cher Pierrot. Et à tous les autres. Déjà au milieu des années 60, Jean-Luc Godard pratiquait une langue à part. Elle dépassait l’appellation médiatique « Nouvelle Vague ». Elle se concevait sous des règles de délires chromatiques et d’un amour démesuré des collages. A cela est venu s’ajouter au fil des années le discours politique, puis l’adieu définitif à la langue du commun des mortels. A peine ce nouveau Godard débuté, il vous fait tout oublier de ce que vous connaissez du langage… et du cinéma.

Replongeant sans bouée de sauvetage son spectateur dans son torrent de mots et d’images, Godard nous rééduque. Nous refait le coup du sublime Histoire(s) du cinéma. Immense bordel sonore et visuel où sont convoqués les plus grands auteurs des siècles passés (bonjour Céline, Valery, Sartre et les autres) et aussi empruntés extraits de films anciens et archives historiques (les horreurs d’Adolf ne sont jamais très loin pour celui qui disait en 1994 « L’achèvement s’est fait au moment où on n’a pas filmé les camps de concentration. À ce moment-là le cinéma a totalement manqué son devoir […] Le cinéma aujourd’hui est devenu autre chose qui cherche moins à voir le monde qu’à le dominer »).

Le devoir de Godard est clair : errer dans les archives littéraires et cinématographiques de sa mémoire de démiurge, bombarder tout ça à la face du monde sous son angle inventif et poétique. Ça fait – souvent – mal aux yeux. Ça donne – carrément – mal à la tête et pourtant sous nos yeux, l’expérience de cinéma comme langage excite les sens. La tête s’agite, s’évertue à comprendre le chemin épineux emprunté par le cinéaste et pourtant on semble n’avoir pas une minute pour réfléchir à ce que l’écran tente de transmettre : l’indéchiffrable dialectique godardienne. Ça s’ouvre sur un « Ceux qui n’ont pas d’imagination se réfugient dans la réalité » et ça se boucle sur l’adieu d’un grand solitaire « Vous êtes empli du goût de vivre. Je suis là pour vous dire non. Et pour mourir ». Entre temps, on aura vu l'impossible communication des êtres se livrer à la caméra. Des livres s’ouvrir et se refermer. Des portables s’agiter dans tous les sens comme prolongation de la main. Une femme et un homme, en tenue d’Adam et Eve, s’aimer, se déchirer, se mépriser dans un terne quotidien. Et surtout un chien. Roxy Mieville nous dit le générique (chien de la compagne de longue date de JLG, Anne-Marie Miéville). Celui-là même que Godard définit comme « quelqu’un qui sert de lien ». Cet être tant aimé – plus que les autres certainement – est filmé sous toutes les coutures. Devient sujet de cinéma. Plus parlant et aimant que les autres personnages. La place accordée au chien déconcerte, fatigue puis amuse. Avec JLG, on ne sait jamais quoi penser et pourtant on pense à toute allure. Chaque plan expérimenté (on vérifiera plusieurs fois ses lunettes pour voir si elles n’ont pas un défaut), chaque citation volée (on prendrait tout en note si on avait la rapidité d’un Godard), chaque intonation de voix du cinéaste allume notre pensée. L’agite. La secoue. Lui dit l'importance de voir, d'entendre, de comprendre. C’est une énième déclaration d’amour au cinéma qui aurait tant pu faire pour le monde. C’est une énième poésie bricolée à base d’obsessions godardiennes. Et pourtant c’est une nouveauté qui éclate à chaque plan. Qui serait capable aujourd’hui de vous plonger dans le noir le plus complet plus de 60 secondes et de vous troubler juste par la force, le poids des mots, si ce n'est c'est homme de 84 ans.

Ce grand tout, ce grand délire qu’est Adieu au langage est une lettre d’adieu d’un grand solitaire, qui depuis plus de vingt ans raconte en images sa volonté de dire « non ». Inlassablement jusqu’à la mort. C’est con, aux yeux de beaucoup. C’est beau, à mes yeux. Godard inlassablement en rupture avec les autres et en dispute avec lui-même ne se fout pas de notre gueule. Il la réduit en miettes. Elle le mérite.

Tag(s) : #Cinéma, #Godard, #Adieu au langage, #Cannes, #Nouvelle Vague

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