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A l’origine, il y a toujours la réalité. Le réel des travailleurs. Celui-là même que la grande messe de Cannes ne connait parfois qu’à travers l’écran, qu’à travers leurs héroïnes malmenées par la logique capitaliste. Etrange phénomène que ces véritables cartons réalisés par les films des frères Dardenne en terre cannoise, temple du cinéma mais aussi, la nuit, sphère des privilégiés où le champagne coule à flots. Dans Deux jours, une nuit, leur nouveau film présenté en compétition officielle, ce n’est pas la boisson la plus chic qui coule, mais la bière dans les bars du coin où l’on va terminer sa journée, l’eau Cristalline que Sandra gobe à la va-vite quand elle manque de souffle ou tente d’avaler une plaquette entière de Xanax. Deux jours, une nuit c’est le temps qui lui ait donné pour convaincre ses collègues de renoncer à leur prime de 1000 euros pour qu’elle soit réintégrée, pour ne pas perdre son travail, « pour pas aller au chômage » comme elle dit.

Deux jours, une nuit et Cotillard en trop

Avec une narration des plus limpides, les frères Dardenne nous entraine à suivre les tribulations de Sandra pour convaincre les autres. Les autres ce sont des salariés comme elle. Coincés dans leurs soucis de fric et de famille comme elle. Sauf qu’elle, elle a craqué. La dépression, chose que l’entreprise a du mal à accepter, car si elle a craqué un jour, elle recraquera fatalement un jour prochain se dit le patron. Logique classique. La direction propose donc ce deal abject et très courant où les autres décident par un vote anonyme s’ils choisissent la prime ou le retour de Sandra. Quand le verdict tombe, Sandra sort une tarte du four, reçoit un appel et se précipite dans la salle de bain pour ne pas fondre en larmes devant ses proches. Elle réussit à convaincre le directeur de refaire le lundi matin un vote. En attendant sous la pression de son mari, elle part à la rencontre de chacun, avec un argumentaire simple, pour les convaincre de la garder.

Deux jours, un nuit est construit sur une répétition. Elle pourrait ennuyer, énerver par l’argumentaire limpide et naïf de Sandra, mais non. On a parfois envie de secouer, de voir gueuler, crier sa douleur d’être mis à l’écart du monde du travail, mais elle a choisi de ne pas montrer sa colère intérieure. Sandra s’excuse de son acte, honteuse d’en venir à ça, presque compréhensive quand certains de ses collègues vont lui dire « non je ne peux pas renoncer à ma prime de 1000 euros, je ne peux vraiment pas ». Ils ne peuvent pas car il y a les gosses, le loyer, les emprunts, la vie. L’argent toujours l’argent qui les maintiennent en vie. Et certainement, bloquée dans son fauteuil rouge le spectateur, comme Sandra, les comprends parfois.

« Tout le monde a ses raisons » disait Renoir et à chaque porte qui s’ouvre sur le visage lasse de Sandra c’est ce qui éclate. Les raisons. Bonnes ou mauvaises, elles tenaillent les hommes, les empêchent ces salariés, de tendre la main à leur prochain. Et le sujet est là. La lutte des classes n’est plus, écrivent en images les Dardenne. Désunie contre la classe dominante, elle se replie sur son petit quotidien pénible et prisonnière dans sa survie. A travers ces visages bouleversants, qu’ils claquent aussi bien la porte à la salariée, qu’ils lui témoignent tout leur soutien ou s’excuse les larmes aux yeux de ne pouvoir l’aider c’est l’avenir du collectif que dessine les Dardenne à travers cette communauté des travailleurs. Que reste-t-il de la conscience des classes ? Pas grand chose, semble dire le résultat.

Pire même. A travers cette répétition millimétrée d’un geste (demander à l’autre son aide), les cinéastes font échos à ce travail en usine qui consiste à répéter les mêmes gestes toute la journée, qui vole l'acte même de la réflexion pris dans le mimétisme des journées de travail. La journée terminée, le travail continue d’aliéner ce petit monde, il continue à exercer sa pression sur la pensée et les agissements. A noter qu’une question se répète à chaque porte qui s’ouvre : « Et les autres ils en pensent quoi ? ». Le collectif n’a plus sa place pour lutter contre l’idéologie capitaliste, on se soucie des autres uniquement pour leur jugement à venir.

Les Dardenne ont ce mérite de regarder les yeux dans les yeux la réalité. De ne plus la passer sous silence. De ne pas non plus la faire gueuler. Tout s’y déroule limpidement. Et c’est ce qui nous rend profondément triste. La révolte n’est pas au rendez-vous. Gênante réalité que le spectateur doit accepter et saluer dans la forme. Et pourtant, une chose cloche dans ce cinéma naturaliste. Elle s’appelle Marion Cotillard. On aimerait l’aimer, l’aider, la détester, mais elle ne nous fait rien. Elle nous laisse indifférent. Le monde autour d’elle nous touche en plein cœur. Mais elle, jamais. On ricanerait même de son jeu (sa faute ou celle des réalisateurs ?) lorsqu’elle balance des répliques aussi stupides qu’un « tu n’as pas de cœur » à son contremaître ou « je voudrais être comme cet oiseau » à son mari. Elle sonne souvent faux. Cela ne nous gênera qu’un temps. Car on préfère penser au fond de la pensée de ce film, à la veine dardennienne tristement implacable. Ils relaient depuis des années la réalité de certains salariés soumis à l’oppression du capitalisme. C’est déjà beaucoup, dans un cinéma qui s’y colle rarement.

Tag(s) : #Cinéma, #Cannes, #Dardenne, #Marion Cotillard, #Deux jours une nuit

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