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« On peut disparaître ici sans même s'en apercevoir ». C'était la phrase marquante de Less Than Zero. Certainement la seule. Celle qu'il fallait impérativement gribouiller dans un de ses cahiers. Celle à conserver dans un recoin de sa tête. L'unique phrase qui justifiait ce bouquin. Elle squattait l'esprit de Clay, le héros, à chacune de ses déambulations dans la Cité des Anges. Trente ans plus tard, Bret Easton Ellis ne semble pas s'être débarrassé de ce vieux démon, de ce fameux adage qui fit de lui le grand écrivain des eightees. L'écrivain du vide et de l'ennui, aujourd'hui scénariste de The Canyons. Lieu, silencieux et vide, où Clay termine sa course dans Less Than Zero.

The Canyons, lieu de perdition

« On peut disparaître ici sans même s'en apercevoir ». Le générique profondément morbide de The Canyons en est la preuve. Succession de plans sur des cinémas de l'Âge d'or du cinéma hollywoodien dévastés par le temps, désertés par les cinéphiles ou ruinés par les requins des hauteurs d'Hollywood. Ce sont les seules images du monde du cinéma qu'il nous sera autorisé à voir d'un film pourtant sur le cinéma. Pas de plateau de tournage, de textes à apprendre, d'échanges entre passionnés. Peut-être un médiocre plan de casting où un jeune homme en slip livre ses muscles au photographe. Paul Schrader (le réalisateur) et Bret Easton Ellis (le scénariste) ne donneront rien aux amoureux de la salle obscure. Parce que dans leur discours soigneusement vénimeu, elle n'a plus sa place à LA... Mais l'a t-elle vraiment eu un jour ?

 

« Quand es-tu allée au cinéma pour la dernière fois ? » demande Tara à l'assistance de son petit ami, producteur et fils à papa à ses heures perdues. « Il y a eu cette première l'autre jour... » répond cette énième blonde retouchée par les nécessités californiennes. Tara la stoppe net : « Non, hors les premières ? ». La discussion n'ira pas plus loin. Car on ne discute plus dans ce milieu-là comme on ne va plus au cinéma. Film incontestablement bien d'aujourd'hui, avec son parfum de scandale (un acteur porno, James Deen, en haut de l'affiche) et de voyeurisme (une starlette brisée Lindsay Lohan à ses côtés) The Canyons sent bon la fibre malsaine d'Ellis. La noirceur de Schraber. Ensemble, ils agitent les pantins sulfureux des villas des canyons. Ils broient du vide dans la cité de l'ennui. Rien y est excitant. Ni leurs soirées, ni leur villa, ni leurs pratiques sexuelles que nos deux têtes d'affiches partagent sans fringale avec des inconnus sous l’œil d'un Samsung mateur.

 

Sous la chaleur californienne, les corps sculptés, le fric étalé, tout est aseptisé, sans saveur excepté l'exécution physique et mentale de la perversité notamment dans une dernière demi-heure ultra vénéneuse où enfin le jeu de James Deen prend de l'ampleur. Mais globalement comme un roman d'Ellis, les séquences se passent, les pages se tournent et le voyeur sous hypnose poursuit le rôle qu'on lui a adressé : être témoin de l'ennui des premiers rôles. Prendre la température tiède d'une contrée où à trop vouloir survendre le désir, on lui a volé toutes ses forces.

The Canyons, lieu de perdition

Le véritable désir c'est Tara. Tara qui n'a plus rien d'excitant. Les lèvres trop botoxées. Le corps trop martyrisée par les excès. Fabuleux pantin hollywoodien aux poses faussement lascives. Aux larmes d'une sincérité lumineuse. Instigatrice du désir pour deux hommes qui se battent pour elle. Des manipulateurs aux corps d'Appolon qui veulent l'emporter pour l'amour de leur ego. La proie c'est elle. Sans cesse cachée sous ses lunettes de soleil, sans cesse soumise à l'inquiétude d'être suivie. Elle ne fait rien de sa vie, hors les boutiques et les plans cul à plusieurs. Son désir de cinéma l'a quitté. Le désir évanoui, Lindsay Lohan, ex baby doll Disney, habituée des buzz et des rehab, le porte mieux que quiconque sur sa peau laiteuse parsemée de tâches de rousseur. La seule chose excitante dans The Canyons c'est sa voix, imbibée d'excès et de mal-être. Cette voix reconnaissable entre mille. Comme la voix lascive et faussement ingénue de Marilyn. Lindsay est à son tour une « désaxée ». Salement elle aussi amochée par le système, comme Marilyn dans ses dernières heures, elle rechigne à aller au turbin. Reproduit cette scène maintes fois pratiquée par Monroe sur le tournage des Misfits de John Ford : être gagnée par les doutes, enfermée dans une loge, après des heures de débats avec un réalisateur, débarquer sur le plateau et balancer ce regard foudroyant coincée entre perversité et désillusion. Lors de ce plan à quatre c'est elle qui mène la danse, pour une fois, la seule fois. Quand son homme devient son pantin, elle irradie de sa beauté désarmante. Redevient star de cinéma pour les bonnes raisons. Ici, dans ce piège géant qu'est la cité des démons depuis la nuit des temps, l'actrice regagne son talent disparu sans même s'en apercevoir.

Tag(s) : #The Canyons, #Cinéma, #Bret Easton Ellis, #Lindsay Lohan, #Marilyn Monroe, #The Misfits, #Less Than Zero

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