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La magie du cinéma c'est aussi ça. Se taper trois films décevants en une semaine seulement. Se croire réellement maudite. Se donner une dernière chance pour faire taire le « il y a des semaines sans coup de cœur, que veux-tu » et ressortir de son ultime tentative avec le sourire aux lèvres. Le sourire bienheureux face à la caméra bienveillante de Julie Bertuccelli.

 

Il y a 4 ans de cela, la cinéaste avait ému les salles obscures avec une histoire de vastes contrées et de deuil à surmonter avec L'Arbre. Aujourd'hui, elle revient à sa première passion : le documentaire. Sa caméra, elle la plonge entre les murs d'une salle de classe, pas tout à fait comme les autres. Durant un an, elle s'installe dans une classe d'accueil du collège de la Grange aux Belles à Paris. Pas comme les autres, cette classe accueille 24 élèves de 22 nationalités, âgés de 11 à 15 ans. Fraîchement débarqués en France, ces enfants vont y apprendre à se mettre au niveau (surtout en français, puisque certains d'entre eux ne le parlent presque pas) afin de rejoindre les classes classiques. Il y a ceux qui ont hâte d'obtenir la précieuse entrée dans la sphère des « comme les autres » et ceux qui redoutent la séparation avec leurs camarades de galères, linguistiques et adolescentes. Mais pour arriver jusqu'à ce moment déterminant il va falloir travailler toute sorte de matières, le français en priorité. Il va falloir faire connaissance de l'autre, se raconter et parfois même se disputer. Entre ces murs comme entre n'importe quel mur d'une école française, c'est l'acquisition de la citoyenneté, du savoir vivre ensemble et de ce que sera l'avenir de chacun qui se joue, que Julie Bertuccelli filme avec la délicatesse qu'on lui connaît.

 

La Belle Cour de Babel

Dès la séquence d'ouverture quand Maryam, une jeune lybienne, se présente difficilement au tableau et que tous les « bonjour » dans chacune des langues maternelles s'écrivent, l'émotion pointe. Elle ne nous lâchera pas. Chacun des exercices demandés par la professeure de français Brigitte Cervoni sera matière à émotions personnelles, réflexions communes et douce éloge de l'école laïque à la française. L'école, ce vaste problème dans les faits, cette vaste source à disputes politiques trouve ici une de ses meilleures répliques. En étant aussi vigilante que la professeure qu'elle filme, aussi sereine et animée par le sujet, la cinéaste renvoie l'image d'une école capable d'accepter l'autre, de l'intégrer dans la communauté tout en laissant intactes son histoire et sa langue. Comme l'amer et tout aussi utile Entre les murs c'est dans deux étapes majeures de la vie de la classe que Julie Bertuccelli trouve la parole la plus forte. Les échanges en classe et les rendez-vous avec les parents d'élèves. Les échanges donnent lieu à un brouhaha animé et vivifiant, où les avis de chacun se confrontent, se discutent notamment une discussion sur Dieu où un « Madame, Eve et Adam ils étaient noirs et blancs ? » déclenchent les rires. Les rendez-vous parents-élèves laissant eux entrevoir le passé de ces enfants mais aussi leurs conditions de vie souvent précaires. Les parents ne parlent pas toujours le français, les parents ne sont pas toujours des parents comme la tante de Djenabou qui explique au professeure combien il est important que la jeune fille travaille si elle ne veut pas rentrer au pays et être mariée a à peine 12 ans. Tout se traduit dans ces échanges aux mots approximatifs. Les situations de ces gosses, de ces familles, la force de ce désir « d'une vie meilleure ». Et dans tout ce malheur humain, noyé dans les flots de douleurs, réfugiés politiques, séparations, pauvreté, menace d'excision et de mariage forcé, il y a la fierté d'un père ouvrier qui apprend que sa fille va pouvoir passer en classe normale au vu de ses bons résultats.

La Belle Cour de Babel

Les visages captés par Julie Bertuccelli, les accents, les rires, les coups de blues sont bien ceux d'enfants avant d'être des êtres humains soumis au déracinement. C'est la beauté de la classe, des mômes, de ce mélange d'innocence et de vérités que seuls détiennent les enfants qui brillent en premier dans ce documentaire. Viendra ensuite la force du discours de la caméra, de la professeure et de ces gosses étrangers désireux de grandir, de devenir des « femmes libres » ou de « grands architectes, médecins » dans la patrie des droits de l'homme. Le discours peut faire rire les plus cyniques dans un pays où l’ascenseur est bel et bien en panne. Mais justement le temps d'un film, les plus cyniques, les plus pessimistes, les plus irrespectueux la boucleront. Car le temps d'un film, la vérité sort de la bouche des enfants. L'émotion sort de la caméra de Julie Bertuccelli. Leur avenir est en marche, comme n'importe gamin entre ces murs de l'école de la République. Et sûrement il n'y aura pas les mêmes réussites et chances sur ce pénible chemin ... c'est peut-être pour ce détail de la plus haute importance que la déchirure et les larmes rappliquent en cœur lors de la dernière scène, pour eux comme pour nous. La Cour de Babel aura eu ce mérite au moins de nous arracher à cette idée que rien ne va plus le temps d'un film. Il aura incrusté un peu d'espoir en nous et dans la tête de ces gosses. C'est déjà beaucoup.

Tag(s) : #Cinéma, #la cour de babel, #julie bertuccelli

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