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On croyait en avoir fini avec lui. Preuve que non. Ce soir, Monsieur a l'honneur du prime time pour jeter à la foule sa vie très intime. Au cas où la foule l'aurait oublier, un an après. Au cas où la foule le regretterait, lui et sa troupe de mauvais comédiens rejouent  donc le spectacle de la débâcle. Carla dans le premier rôle de l'épouse parfaite. Et puis les seconds rôles, les fidèles, les proches et les traîtres – ceux-ci collectionnant souvent les mêmes rôles. Tous habités d'un regard admiratif à la sortie de scène du maître. Au bout de 10 minutes d'un spectacle qui tournait au mauvais sketch, je me suis demandée si j'avais réellement du temps de cerveau disponible pour ces gens-là ? Non. J'en ai pour la réalité signée Yannick Haenel.

 

« Alors voilà, il était 20 heures, et à la radio ils venaient d'annoncer le nom de celui qu'ils appelaient le « nouvel élu » ; il y eu toutes sortes de commentaires, puis le « nouvel élu » a prononcé un discours.

 

Dès qu'il a commencé à parler, je n'ai plus entendu les mots. Bien sûr, il était question, comme toujours, du « pays », de la « nation », de « l'effort » et du « travail » que tous les Français devraient mener ensemble. Le mot « travail », surtout, revenait : il fallait travailler, travailler de plus en plus, ne faire que travailler. Je me disais : y a-t-il d'autres sans-emploi qui, comme moi, écoutent le « nouvel élu » faire l'éloge de ce qu'ils n'ont pas, et n'auront jamais ?

 

Car le travail, que son discours nous présentait comme une « obligation républicaine », comme une « valeur » susceptible, disait-il, de « sauver le pays » n'existait tout simplement plus : on nous encourageait à travailler alors même qu'il n'y avait plus de travail. Les gens que je croisais avaient tous été licenciés, tous ils avaient été poussés dehors, ils végétaient parce qu'on les avait exclus du travail. Si bien que lorsque le « nouvel élu » répétait le mot « travail » en feignant d'y voir la solution à tous les problèmes, il nous rappelait surtout que nous étions, les uns et les autres, dans une impasse, et combien il était facile de nous contrôler. Je me disais : il y a ceux qui se tuent au travail, et les autres qui se tuent pour en trouver un – existe-t-il une autre voie ?l

 

Dans mon cas, les choses étaient claires : j'avais longtemps trimé en banlieue, puis je m'étais soustrait à cet esclavage aujourd'hui je ne désirais plus travailler. Mon désœuvrement avait pris la forme d'un refus tranquille, de même que l'idée du vote était morte en moi, l'idée du travail s'était éteinte, estompée dans la lumière d'une auréole : je préférais vivre à l'écart, avec peu d'argent, sans rien devoir à personne.

 

Je sais qu'on considère les désœuvrés comme des parasites : le « nouvel élu » venait carrément de déclarer la guerre à tous ceux qui ne se levaient pas tôt chaque matin pour aller au travail. Selon lui, il s'agissait de « mauvais citoyens » : il trouvait intolérable que la société continue à les assister ; ainsi les RMistes, les précaires et ceux qui avaient perdu leur travail, tous ceux qui, précisément, avaient été chassés du monde du travail, étaient-ils mis dans le même sac.

 

On veut nous faire croire que le travail est la seule façon d'exister, alors qu'il ruine les existences qui s'y soumettent. Ceux qui s'imaginaient survivre grâce à un travail cherchent désormais comment survivre à celui-ci. Et si chacun parvenait à en finir avec sa propre docilité – à briser dans sa vie la sale habitude d'obéir ? Une grève générale éclaterait enfin, qui plongerait le pays dans le tumulte. Avec un plaisir ambigu, j'imaginais la France étouffer dans son chaos. »

 

Les Renards Pâles de Yannick Haenel, collection L'Infini, Gallimard

 

 

Et si chacun parvenait à en finir avec sa propre docilité ?
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